{"id":7179,"date":"2007-02-07T13:57:00","date_gmt":"2007-02-07T12:57:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/?p=7179"},"modified":"2016-02-07T14:11:02","modified_gmt":"2016-02-07T13:11:02","slug":"hypertrophie-du-temps-present-et-temporalite-de-la-pause-le-cas-de-personnes-sans-domicile-fixe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/2007\/hypertrophie-du-temps-present-et-temporalite-de-la-pause-le-cas-de-personnes-sans-domicile-fixe\/","title":{"rendered":"Hypertrophie du temps pr\u00e9sent et temporalit\u00e9 de la \u00abpause\u00bb : le cas de personnes sans domicile fixe"},"content":{"rendered":"<h3 class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Jacques AUBRET et Fabienne MEUNIER<a href=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2007\/02\/Volume11_1-2_hyperthophie_121_hypertrophie.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-7075 size-full\" src=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2007\/02\/PDF.png\" alt=\"PDF\" width=\"50\" height=\"50\" \/><\/a><br \/>\n<\/em><\/strong><\/h3>\n<hr width=\"100%\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span class=\"lien-1\"><a href=\"#auteur\">Auteur<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>R\u00e9sum\u00e9<a href=\"#abstract\">\/Abstract<\/a><\/strong><\/p>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: center;\"><em>L\u2019immersion des adultes dans le moment pr\u00e9sent<\/em><\/p>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: justify;\">Sous l\u2019angle de la gestion du temps pr\u00e9sent, l\u2019adulte est confront\u00e9, souvent de mani\u00e8re conflictuelle, aux imp\u00e9ratifs d\u2019un temps socialement organis\u00e9 qui cr\u00e9e des attentes et des obligations et \u00e0 ses propres modalit\u00e9s de r\u00e9gulation du temps de la vie lesquelles d\u00e9pendent \u00e0 la fois de son histoire, de ses repr\u00e9sentations de l\u2019avenir et de ses capacit\u00e9s \u00e0 g\u00e9rer le temps pr\u00e9sent. L\u2019\u00e2ge des personnes (situation dans une histoire et un avenir) et leur pr\u00e9sent (situation dans un espace social) sont donc deux facteurs associ\u00e9s dans l\u2019approche des conflits de temporalit\u00e9s. L\u2019analyse d\u2019un corpus de 49 entretiens r\u00e9alis\u00e9s sur un public d\u2019hommes, sans domicile, h\u00e9berg\u00e9s dans un foyer d\u2019accueil, nous montre un aspect de ces conflits : consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab temps de pause \u00bb d\u2019autant plus b\u00e9n\u00e9fique sous l\u2019angle de l\u2019affirmation de soi que les personnes avancent en \u00e2ge, ce temps cr\u00e9e paradoxalement de la distance pour l\u2019acceptation des injonctions de la collectivit\u00e9 notamment lorsque celle-ci peuvent donner le sentiment de r\u00e9duire la vie adulte au temps de la vie professionnelle.<\/p>\n<p class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Contenu<br \/>\n<\/strong><strong><br \/>\n<\/strong><strong><a href=\"#introduction\">Introduction<\/a><br \/>\n<a href=\"#1\">1. Contexte de la recherche<\/a><br \/>\n<a href=\"#2\">2. Le public et les m\u00e9thodes <\/a><br \/>\n<a href=\"#3\">3. Les donn\u00e9es et leur analyse <\/a><br \/>\n<a href=\"#4\">4. La recherche de structures signifiantes <\/a><br \/>\n<a href=\"#5\">5. Les logiques d&rsquo;expression <\/a><br \/>\n<a href=\"#6\">6. Discussion<\/a><br \/>\n<a href=\"#conclusion\">Conclusion<\/a><\/strong><\/p>\n<hr align=\"left\" width=\"33%\" \/>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"introduction\" name=\"introdution\"><\/a>INTRODUCTION<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Au cours de ses analyses sur la mutation des temporalit\u00e9s, J.P. Boutinet aboutit, entre autre, au constat de l\u2019hypertrophie du temps pr\u00e9sent, chez nos contemporains (Boutinet, 2004). Ce trop plein du temps pr\u00e9sent n\u2019est pas seulement le fait de la multiplication des stimulations pr\u00e9sentes tenant \u00e0 l\u2019environnement auxquelles il faut r\u00e9pondre dans l\u2019instant, mais aussi celui d\u2019un d\u00e9bordement dans le pr\u00e9sent d\u2019un pass\u00e9 qui ne serait pas encore cognitivement et affectivement assimil\u00e9, et de l\u2019anticipation de l\u2019avenir aux contenus et aux contours incertains qui peut para\u00eetre engag\u00e9 dans chaque instant du pr\u00e9sent. Le sentiment d\u2019\u00eatre d\u00e9bord\u00e9, renvoie donc en quelque sorte \u00e0 l\u2019inadaptation de l\u2019homme \u00e0 ses conditions de vie : on n\u2019a plus le temps de penser, de vivre ou d\u2019 \u00ab \u00eatre \u00bb. Nous nous proposons d\u2019explorer certains aspects psychologiques touchant \u00e0 la gestion par les personnes des conflits de temporalit\u00e9s. Nous situons cette gestion dans une approche plus globale de la personne, qui, quelles que soient les situations de la vie, est consid\u00e9r\u00e9e par certains chercheurs comme gestionnaire de soi (Bandura, 2003) dans un environnement toujours plus ou moins hostile o\u00f9 les contraintes exerc\u00e9es sur le temps sont en faits des contraintes exerc\u00e9es sur le soi.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"1\" name=\"1\"><\/a>1. CONTEXTE D\u2019UNE RECHERCHE<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">La recherche s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e aupr\u00e8s d\u2019un public en grande difficult\u00e9 cumulant \u00e0 la fois des probl\u00e8mes d\u2019insertion sociale et d\u2019insertion professionnelle. Il s\u2019agit de personnes, momentan\u00e9ment sans domicile fixe, h\u00e9berg\u00e9s provisoirement dans un foyer d\u2019accueil au moment de l\u2019\u00e9tude. De par leur situation actuelle, ces personnes subissent les contraintes de trois types de temporalit\u00e9s : celles qui \u00e9manent de leurs appartenances sociales qui ne s\u2019effacent pas, m\u00eame lorsque ces personnes ont le sentiment d\u2019\u00eatre rejet\u00e9es, celles qui r\u00e9sultent de leur positionnement dans l\u2019\u00e9chelle du temps de la vie humaine, celles qui naissent avec la vie en foyer d\u2019accueil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier type de contraintes correspond au caract\u00e8re socialement r\u00e9gl\u00e9 et repr\u00e9sent\u00e9 de la vie : \u00ab il y a un temps pour toute chose \u00bb comme dit<em> l\u2019Eccl\u00e9siaste<\/em>, au chapitre 3. Si personne n\u2019est r\u00e9ellement ma\u00eetre de l\u2019organisation de ce temps, il est consid\u00e9r\u00e9 comme normal de respecter les rythmes impos\u00e9s, et comme anormal le fait de s\u2019en affranchir. Il y a par exemple, un temps pour travailler et un temps pour vivre chez soi. Respecter les contraintes du temps (\u00ab \u00eatre \u00bb ou \u00ab ne pas \u00eatre \u00bb \u00e0 l\u2019heure, par exemple) c\u2019est en quelque sorte reconna\u00eetre, accepter ou refuser les obligations qui lient chaque individu \u00e0 la collectivit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le second type de contraintes correspond \u00e0 la mani\u00e8re dont chaque individu int\u00e9riorise en quelque sorte les premi\u00e8res en y int\u00e9grant ses mani\u00e8res propres de se percevoir et de se situer dans le temps de la vie. Les aspects les plus objectifs de ces contraintes d\u00e9coulent directement de la prise en compte de l\u2019\u00e2ge (exemple, \u00eatre en \u00e2ge de travailler ou au contraire, \u00eatre exempt\u00e9 de cette obligation du fait de son \u00e2ge). Les aspects subjectifs correspondent aux sentiments d\u2019\u00eatre ou de ne pas \u00eatre en phase avec ces obligations r\u00e9elles ou per\u00e7ues. Le fait d\u2019\u00eatre priv\u00e9 de travail et\/ou d\u2019un \u00ab chez soi \u00bb, entra\u00eene un remaniement de ces repr\u00e9sentations personnelles et subjectives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin le troisi\u00e8me type de contraintes attach\u00e9es \u00e0 la vie en foyer d\u2019accueil r\u00e9sulte du conflit provoqu\u00e9 par le sentiment de s\u00e9curit\u00e9 qu\u2019apporte le foyer pour la r\u00e9solution des probl\u00e8mes imm\u00e9diats et le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 provoqu\u00e9 par le caract\u00e8re provisoire de cette solution. L\u2019h\u00e9bergement provisoire est donc un moment d\u2019actualisation des conflits qui peut \u00eatre v\u00e9cu \u00e0 la fois comme un temps de pause mais aussi comme un temps de repositionnement de soi par rapport au temps de la vie dans ses implications sociales, professionnelles et personnelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre \u00e9tude nous a conduit \u00e0 interviewer de mani\u00e8re prolong\u00e9e 49 hommes qui, pour des raisons diverses, se trouvent \u00e0 un moment de leur vie sans domicile (et le plus souvent sans travail) et qui ont trouv\u00e9 refuge dans un foyer d\u2019accueil r\u00e9gi par une fondation priv\u00e9e<sup>1<\/sup> o\u00f9 ils peuvent, pendant le temps n\u00e9cessaire, faire \u00ab la pause salutaire \u00bb qui doit leur permettre de rebondir dans la vie. Nous d\u00e9crirons bri\u00e8vement ce public avant de pr\u00e9senter les m\u00e9thodes et discuter des observations effectu\u00e9es.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"2\" name=\"2\"><\/a>2. LE PUBLIC ET LES M\u00c9THODES<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">52 personnes dont 3 femmes ont \u00e9t\u00e9 interview\u00e9es sur un total de 128 personnes h\u00e9berg\u00e9es dans la m\u00eame structure. Seuls les 49 entretiens concernant des hommes ont \u00e9t\u00e9 pris en compte pour l\u2019analyse. Les entretiens se sont d\u00e9roul\u00e9s sur la base du volontariat mais ont n\u00e9cessit\u00e9 pr\u00e9alablement diff\u00e9rentes actions de mise en confiance relay\u00e9es par plusieurs animateurs et responsables du foyer. Les personnes interview\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 mises au courant de leur participation \u00e0 un travail de recherches. Les entretiens ont dur\u00e9 de 20 minutes \u00e0 1 heure 30. L\u2019amorce des entretiens s\u2019est faite \u00e0 partir d\u2019une question relative \u00e0 leur pr\u00e9sence dans le foyer : \u00ab Pouvez-vous me parler de vous, de ce qui vous a amen\u00e9 dans la structure, si ce n\u2019est pas indiscret ? \u00bb. S\u2019agissant de personnes peu enclines \u00e0 parler d\u2019elles-m\u00eames, des questions subsidiaires et de nombreuses relances les ont amen\u00e9es \u00e0 parler de leur pr\u00e9sent, de leur pass\u00e9, de leur futur. Les m\u00eames questions ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es \u00e0 toutes les personnes.<\/p>\n<p>Les caract\u00e9ristiques du public interview\u00e9 sont les suivantes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c2ge: \u00ab 18-30 ans \u00bb (17 sujets); \u00ab 30-40 ans \u00bb (13) ; \u00ab 40-50 ans \u00bb (11) ; \u00ab + de 50 ans \u00bb (8) ;<br \/>\n&#8211; Statut familial : c\u00e9libataire (27) ; vie maritale (10) ; mari\u00e9 (3) ; divorc\u00e9 (9) ;<br \/>\n&#8211; Paternit\u00e9 : sans enfants (30) ; avec enfants (19) ;<br \/>\n&#8211; Niveau d\u2019\u00e9tudes : non-dipl\u00f4m\u00e9s (25) ; CAP\/BEP (13) ; Baccalaur\u00e9at (6) ; BTS et plus (4) ;<br \/>\n&#8211; Cause de d\u00e9part du foyer : probl\u00e8mes familiaux (19) ; probl\u00e8mes de sant\u00e9 (5) ; probl\u00e8mes d\u2019argent (4) ; probl\u00e8mes d\u2019emploi (8) ; probl\u00e8mes de logement (10) ; demande d\u2019asile politique (3) ;<br \/>\n&#8211; Anciennet\u00e9 de la pr\u00e9sence dans le foyer d\u2019accueil : courte dur\u00e9e 0-5 mois (17) ; moyenne dur\u00e9e 6-18 mois (18) ; longue dur\u00e9e + de 18 mois (14).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019agit globalement d\u2019une population pr\u00e9sentant une tr\u00e8s grande diversit\u00e9, avec une dominante de c\u00e9libataires, de sans dipl\u00f4mes et de personnes ayant rencontr\u00e9 des probl\u00e8mes familiaux en plus des probl\u00e8mes d\u2019emploi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par rapport aux personnes dont les agendas sont mat\u00e9riellement remplis, le public interview\u00e9 se situe plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui n\u2019ont pas besoin d\u2019agenda. Les seules obligations qui les concernent sont les heures de repas et les heures de rentr\u00e9e pour la nuit lorsqu\u2019ils ont des occupations (parfois un travail) ext\u00e9rieures au foyer. L\u2019agenda est en quelque sorte \u00ab vide \u00bb parce que personne ne les attend et parce qu\u2019eux-m\u00eames ne se sentent v\u00e9ritablement attendus par personne (sinon ils ne seraient pas l\u00e0). De ce point de vue, ces \u00ab sans domicile personnel \u00bb, peuvent se trouver dans le m\u00eame \u00e9tat que certains handicap\u00e9s de la vie, ou certaines personnes \u00e2g\u00e9es, qui ne savent pas sur qui compter et dont le rythme de la vie semble se confondre avec le rythme des institutions qui les h\u00e9bergent. Le temps pass\u00e9 \u00ab au foyer \u00bb est donc un temps de \u00ab pause \u00bb dans la vie. L\u2019absence momentan\u00e9e de pressions externes dans ce pr\u00e9sent rend possible l\u2019expression des tensions internes qui meublent le v\u00e9cu de ces personnes. De quoi est fait ce pr\u00e9sent ? Quelle \u00e9volution pr\u00e9pare-t-il ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9chantillon de sujets interview\u00e9s nous permet de prendre en compte deux variables que l\u2019on peut supposer \u00eatre des \u00e9l\u00e9ments de diff\u00e9renciation des sujets par rapport \u00e0 leur attitude face au temps pr\u00e9sent. La premi\u00e8re concerne l\u2019\u00e2ge des sujets (les diff\u00e9rents temps de la vie), la seconde concerne l\u2019anciennet\u00e9 dans le foyer d\u2019accueil.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"3\" name=\"3\"><\/a>3. LES DONN\u00c9ES ET LEUR ANALYSE<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Nous disposons donc d\u2019un corpus de 49 entretiens de style autobiographiques. On a pu consid\u00e9rer que les r\u00e9cits autobiographiques (par exemple ceux que l\u2019on provoque dans les entretiens de bilans de comp\u00e9tences) nous disaient quelque chose des parcours de vie des narrateurs notamment sur les \u00e9v\u00e9nements, les personnes qui ont jalonn\u00e9s ces parcours, leur histoire (Delory-Momberger, 2000). Mais ils se pr\u00e9sentent aussi comme un mat\u00e9riau que l\u2019on peut chercher \u00e0 interpr\u00e9ter comme un ensemble organis\u00e9 plus ou moins intentionnellement d\u2019arguments visant \u00e0 rendre compte des interactions suscit\u00e9es dans le pr\u00e9sent du discours. Quels sont ou quels seraient les \u00e9l\u00e9ments de cette organisation ? Nous partons de l\u2019hypoth\u00e8se que ces \u00e9l\u00e9ments sont de deux ordres : des \u00e9l\u00e9ments de structure d\u2019une part appr\u00e9hendables \u00e0 partir des structures signifiantes qui se d\u00e9gagent des r\u00e9cits, des \u00e9l\u00e9ments de processus, d\u2019autre part, renseign\u00e9s par les logiques de discours sous-jacentes \u00e0 l\u2019expression des sujets.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"4\" name=\"4\"><\/a>4. LA RECHERCHE DE STRUCTURES SIGNIFIANTES<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Dans un r\u00e9cit oral le rythme de la parole ne conduit pas n\u00e9cessairement \u00e0 la construction de phrases syntaxiquement correctes. Il peut s\u2019av\u00e9rer hasardeux de s\u2019appuyer sur la syntaxe pour faire des analyses de contenu. En revanche, l\u2019\u00e9tude du vocabulaire utilis\u00e9 par les sujets constitue une premi\u00e8re approche des contenus des r\u00e9cits. Toutefois on ne saurait se contenter d\u2019un simple d\u00e9nombrement des mots et des formes lexicales pr\u00e9sentes. Les m\u00e9thodes informatis\u00e9es permettent en effet d\u2019analyser des textes en constituant des classes de mots qui sont fr\u00e9quemment associ\u00e9s et de d\u00e9finir, le cas \u00e9ch\u00e9ant, les liens entre ces classes et des cat\u00e9gories de sujets dont elles constituent les modes pr\u00e9f\u00e9rentiels d\u2019expression. On part de l\u2019id\u00e9e que les mots dans le discours ne s\u2019associent pas par hasard, que ces associations rendent compte d\u2019une certaine mani\u00e8re du sens du discours et que les locuteurs peuvent se diff\u00e9rencier quant au poids de ces associations dans leurs propres r\u00e9cits. On parlera de \u00ab monde lexical \u00bb pour d\u00e9signer ces structures signifiantes. D\u2019une certaine mani\u00e8re elles constituent une sorte de toile de fond sur laquelle peuvent se projeter les \u00e9nonc\u00e9s r\u00e9ellement produits, chaque \u00e9nonc\u00e9 \u00e9tant une forme d\u2019appropriation particuli\u00e8re de ce monde lexical.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le programme informatique utilis\u00e9 est \u00ab Alceste \u00bb<sup>2<\/sup>. A partir d\u2019un dictionnaire de la langue fran\u00e7aise, ce programme effectue un d\u00e9nombrement de tous les mots et formes linguistiques pr\u00e9sentes dans le texte et cr\u00e9e les dictionnaires correspondants. Cette op\u00e9ration d\u2019analyse conduit au d\u00e9coupage du texte en Unit\u00e9s de Contexte \u00c9l\u00e9mentaire (U.C.E.) \u00e9tablies \u00e0 partir du rep\u00e9rage de structures signifiantes attach\u00e9es \u00e0 la distribution des mots dans un texte. Une classification est ensuite op\u00e9r\u00e9e qui met en \u00e9vidence la proximit\u00e9 de ces structures \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des classes de discours distingu\u00e9es et les oppositions les plus fortes entre ces classes. Un calcul du Khi2 permet de quantifier l\u2019importance de ces liens et de ne retenir que les liens les plus significatifs et les plus stables. En outre, appliqu\u00e9 sur un corpus provenant d\u2019un grand nombre de sujets r\u00e9partis selon diverses variables, le programme d\u00e9finit des classes d\u2019\u00e9nonc\u00e9s correspondant aux diff\u00e9rentes modalit\u00e9s des variables et de croisement de variables et permet ainsi une comparaison entre les contenus de ces diff\u00e9rentes classes. Le programme d\u2019analyse permet, par des Classifications Hi\u00e9rarchiques Descendantes et Ascendantes et des Analyses Factorielles de Correspondance, de quantifier les distances entre les classes ainsi d\u00e9termin\u00e9es et d\u2019\u00e9tablir les proximit\u00e9s de ces classes et les modalit\u00e9s de variables introduites dans l\u2019analyse. Chaque sujet interview\u00e9 peut ainsi \u00eatre situ\u00e9 par rapport \u00e0 un type de contenu pr\u00e9f\u00e9rentiellement \u00e9voqu\u00e9 par lui. Il peut \u00e9galement \u00eatre situ\u00e9 par rapport \u00e0 des groupes diff\u00e9rents sur lesquels des analyses ont \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une premi\u00e8re analyse a permis de d\u00e9finir les caract\u00e9ristiques propres \u00e0 chaque groupe d\u2019\u00e2ge. Nous synth\u00e9tisons ci-apr\u00e8s les observations principales effectu\u00e9es sur ces diff\u00e9rents groupes. L\u2019analyse ne met pas en \u00e9vidence ce qui est commun \u00e0 tous les sujets interview\u00e9s mais signale ce qui est propre \u00e0 chaque groupe.<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Les 18-30 ans<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le vocabulaire sur lequel s\u2019appuie l\u2019expression des sujets est celui du monde relationnel (beaup\u00e8re, copine, etc.), celui des activit\u00e9s professionnelles ou de la formation (exp\u00e9rience, formation, etc.), celui des \u00e9v\u00e9nements et de l\u2019action (faire, parler, r\u00e9agir, etc.). Le monde est en quelque sorte bipolaris\u00e9 : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ce sont les \u00ab ils \u00bb, \u00ab elles \u00bb, \u00ab eux \u00bb et de l\u2019autre \u00ab moi \u00bb ; mais beaucoup moins fr\u00e9quemment le \u00ab nous \u00bb. L\u2019 \u00ab avoir \u00bb est du c\u00f4t\u00e9 des autres (\u00ab ils ont \u00bb), l\u2019 \u00ab \u00eatre \u00bb du c\u00f4t\u00e9 du sujet (\u00ab je suis \u00bb). Ce dernier se situe \u00e0 la fois dans le pass\u00e9 (\u00ab j\u2019\u00e9tais \u00bb) mais aussi dans le futur (\u00ab je serai \u00bb). Entre les deux il y a le \u00ab pouvoir \u00bb. Le positif domine dans l\u2019emploi des verbes et des qualificatifs (r\u00e9ussir, bien, etc.) ; le \u00ab oui \u00bb l\u2019emporte sur le \u00ab non \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9nonc\u00e9s du corpus dans lesquels ces mots sont inscrits soulignent le caract\u00e8re provisoire et accidentel de la situation pr\u00e9sente. Le pr\u00e9sent est dans le \u00ab j\u2019attends \u00bb. Faire des projets est une \u00e9ventualit\u00e9. Mais il faut d\u2019abord dig\u00e9rer le pass\u00e9. L\u2019image de soi reste globalement positive (\u00ab j\u2019ai r\u00e9ussi \u00bb) ; on reconna\u00eet cependant les \u00e9checs. On a le sentiment d\u2019 \u00ab exister \u00bb m\u00eame si l\u2019on ressent le caract\u00e8re humiliant de la situation actuelle. On peut se mettre en cause mais on garde une attribution externe (\u00ab pas facile de trouver du boulot m\u00eame lorsque l\u2019on a les comp\u00e9tences \u00bb).<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Les 30- 40 ans<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le monde lexical est domin\u00e9 par les \u00e9l\u00e9ments qui \u00e9voquent les faits et les \u00e9v\u00e8nements qui ont entra\u00een\u00e9 et accompagn\u00e9 la rupture avec l\u2019environnement et leur retentissement sur la personne. Exemples : \u00ab probl\u00e8me \u00bb, \u00ab choc \u00bb, \u00ab craquer \u00bb, \u00ab avocat \u00bb, \u00ab esp\u00e9rer \u00bb, \u00ab s\u00e9paration \u00bb. Les mots sont utilis\u00e9s dans des \u00e9nonc\u00e9s qui d\u00e9crivent les diff\u00e9rentes phases de la rupture, ses encha\u00eenements temporels et causaux, les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9clenchants (\u00ab ce qui a fait d\u00e9border le vase \u00bb). Ces \u00e9v\u00e8nements provoquent des prises de conscience de soi, des remises en cause (\u00ab avoir un peu plus de confiance en soi : c\u2019est mon probl\u00e8me majeur \u00bb ; \u00ab on craque, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 trop vite ; je r\u00e9alise dans ma t\u00eate \u00bb). La m\u00e9moire du pass\u00e9 se concentre sur le pass\u00e9 r\u00e9cent. On cherche \u00e0 comprendre. On esp\u00e8re s\u2019en sortir. Le doute remet en cause les images de soi. Les personnes se sentent d\u00e9stabilis\u00e9es dans leur \u00eatre.<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Les 40-50 ans<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le monde lexical propre \u00e0 cette cat\u00e9gorie semble tr\u00e8s dispers\u00e9. On note cependant une pr\u00e9dominance de mots touchant aux relations matrimoniales et familiales (\u00ab femme \u00bb, \u00ab elle \u00bb, \u00ab enfants \u00bb, \u00ab fils \u00bb, \u00ab \u00e9pouse \u00bb, \u00ab fr\u00e8re \u00bb, \u00ab beaux-parents \u00bb, etc.) aux noms et aux verbes impliquant des relations (\u00ab aimer \u00bb, \u00ab amiti\u00e9 \u00bb, \u00ab divorce \u00bb, \u00ab chambre \u00bb, etc.) mais aussi des mots charg\u00e9s de sentiments plut\u00f4t n\u00e9gatifs sur soi et sur l\u2019environnement (\u00ab solitaire \u00bb, \u00ab choquer \u00bb, \u00ab col\u00e8re \u00bb, \u00ab malheureux \u00bb. Les \u00e9nonc\u00e9s dans lesquels ces mots sont inscrits expriment une forte opposition entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, entre soi et les autres (\u00ab mon \u00bb, \u00ab mes \u00bb) et le sentiment d\u2019avoir \u00e9t\u00e9, plus que celui d\u2019\u00eatre aujourd\u2019hui. Ils disent les illusions que l\u2019on a eues, le sentiment de s\u2019\u00eatre tromp\u00e9. On parle moins de ce que l\u2019on a fait et davantage de soi et de ses \u00e9volutions \u00ab J\u2019\u00e9tais \u2026 ; j\u2019ai \u00e9t\u00e9\u2026 ; j\u2019ai \u00e9volu\u00e9 \u00bb. La pause que repr\u00e9sente le fait d\u2019\u00eatre en foyer constitue le moment qui doit permettre de dig\u00e9rer en quelque sorte ce pass\u00e9 o\u00f9 l\u2019on a \u00e9t\u00e9 \u00ab comp\u00e9tent \u00bb mais on ne sait plus si on l\u2019est encore. On existe \u00e0 travers son pass\u00e9 mais la rupture, compte tenu de l\u2019\u00e2ge que l\u2019on a, est v\u00e9cue comme une perte de la reconnaissance de soi par autrui. Il reste des sentiments, des envies, le besoin de repartir sur de nouvelles bases (importance du verbe \u00ab falloir \u00bb). L\u2019avenir souhait\u00e9 est d\u2019ordre relationnel (\u00ab Avoir de nouvelles relations avec quelqu\u2019un avec qui je me sente bien \u00bb). Une partie de soi est tomb\u00e9e avec ses illusions. On se retrouve \u00ab autre \u00bb mais avec de nouvelles exigences, par rapport \u00e0 soi.<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Les plus de 50 ans<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le vocabulaire plus sp\u00e9cifique attach\u00e9 au corpus des plus de 50 ans ne semble pas v\u00e9ritablement organis\u00e9 autour d\u2019un th\u00e8me pr\u00e9cis. Les mots \u00e9voquent les ann\u00e9es, la sant\u00e9 et la maladie, l\u2019\u00e2ge, la retraite, l\u2019exp\u00e9rience de la vie, les lieux que l\u2019on a fr\u00e9quent\u00e9s, les responsabilit\u00e9s que l\u2019on a tenues, les relations de travail. Les \u00e9nonc\u00e9s traduisent \u00e0 la fois un certain d\u00e9tachement vis-\u00e0-vis d\u2019un pass\u00e9 qui n\u2019est plus (\u00ab On me laisse tomber mais c\u2019est pas grave \u00bb, \u00ab A l\u2019\u00e2ge que j\u2019ai, je suis bien comme \u00e7\u00e0 \u00bb, \u00ab Le principal c\u2019est d\u2019avoir la sant\u00e9\u00bb), un pass\u00e9 dont on souligne les \u00e9l\u00e9ments positifs (\u00ab j\u2019ai eu les f\u00e9licitations \u00bb) et une volont\u00e9 d\u2019affirmation de soi (\u00ab On ne doit plus compter que sur soi-m\u00eame \u00bb, \u00ab On voulait pour moi\u00bb). Cette affirmation de soi est interpr\u00e9t\u00e9e par les sujets comme le r\u00e9sultat de l\u2019acquis des exp\u00e9riences de la vie. Elle est aussi l\u2019expression de la r\u00e9signation. (\u00ab J\u2019ai appris tout seul au fur et \u00e0 mesure \u00bb, \u00ab J\u2019ai appris par moi-m\u00eame \u00bb). Cette exp\u00e9rience est essentiellement celle de la d\u00e9fection des autres (\u00ab je me suis rendu compte de plusieurs choses, si on compte sur les autres, on est perdant au d\u00e9part \u00bb), de la d\u00e9ception (\u00ab je connais beaucoup les gens, au d\u00e9part, on fait confiance mais \u2026 \u00bb). Cette r\u00e9signation n\u2019est pourtant pas repli sur soi (\u00ab compter sur soi, m\u00eame pour pouvoir aider les autres \u00bb, \u00ab je suis disponible \u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une vue synth\u00e9tique de cette organisation en quatre classes fait appara\u00eetre un regroupement possible, d\u2019une part des deux classes de sujets les plus jeunes et, d\u2019autre part, des deux classes constitu\u00e9es par les sujets les plus anciens. Ce regroupement est confirm\u00e9 par une classification ascendante hi\u00e9rarchique effectu\u00e9e par le programme d\u2019analyse de contenu. Il est interpr\u00e9table de la mani\u00e8re suivante : en dessous de 40 ans le monde lexical est plut\u00f4t organis\u00e9 autour des \u00e9v\u00e9nements de la vie, du monde relationnel, du monde du travail, les plus pr\u00e8s de la quarantaine \u00e9tant en quelque sorte plus sensible aux \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents qui ont conduit \u00e0 la rue que les autres, et exprimant davantage le choc de la rupture. Les plus de 40 ans expriment leurs sentiments, leurs besoins, leurs exp\u00e9riences, leurs envies voire leurs exigences r\u00e9sultant de ces m\u00eames \u00e9v\u00e9nements. Le monde des plus de 40 ans est un monde qui se pense et s\u2019organise \u00e0 partir du soi. Les accidents de la vie ne provoquent donc pas le m\u00eame type d\u2019interactions selon l\u2019\u00e2ge auquel ils se produisent. Ce qui pourrait para\u00eetre une \u00e9vidence l\u2019est moins lorsque l\u2019on resitue ces interactions dans leurs r\u00e9percussions sur les repr\u00e9sentations de l\u2019avenir proche et \u00e0 plus long terme et sur les motivations des personnes. Les moins \u00e2g\u00e9s ont le sentiment qu\u2019ils vont rebondir sur les \u00e9v\u00e9nements apr\u00e8s le temps de la \u00ab pause \u00bb pass\u00e9 au foyer, les plus \u00e2g\u00e9s ont vu leurs illusions tomber et n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 afficher leur autod\u00e9termination (\u00ab se prendre en main \u00bb) mais aussi leur incertitude quant \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce temps de \u00ab pause \u00bb est bien caract\u00e9ris\u00e9 dans le corpus. Il s\u2019agit d\u2019un temps aux multiples facettes<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Un temps d\u2019arr\u00eat: \u00ab Attendre pour mieux repartir \u00bb ; \u00ab faire des projets pour partir de l\u00e0 \u00bb ;<br \/>\n&#8211; Le temps du doute et du r\u00e9examen \u00ab Si j\u2019avais pens\u00e9, \u2026 \u00bb ;<br \/>\n&#8211; Le temps du constat : \u00ab J\u2019avais m\u00eame des projets \u2026 tout est tomb\u00e9 \u00e0 l\u2019eau \u00bb ;<br \/>\n&#8211; Le temps du bilan : \u00ab J\u2019ai r\u00e9ussi beaucoup de choses \u00bb ; \u00ab ce que j\u2019ai r\u00e9ussi ; ce que je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00bb. \u00ab j\u2019ai fait \u2026 ; je n\u2019ai pas fait \u2026 ; j\u2019ai fait faire \u2026 \u00bb. \u00ab J\u2019ai tout fait \u00bb. \u00ab Je travaille \u00bb. ;<br \/>\n&#8211; Le temps de la mise en cause des choix : \u00ab Elle n\u2019\u00e9tait pas faite pour moi \u00bb ;<br \/>\n&#8211; Le temps de la r\u00e9signation : \u00ab elle fait ce qu\u2019elle veut de sa vie \u00bb ;<br \/>\n&#8211; Le temps de la recherche d\u2019explication \u00ab c\u2019est peut-\u00eatre le fait de la personnalit\u00e9 \u00bb ;<br \/>\n&#8211; Le temps du positionnement social : \u00ab Les autres m\u2019aident quand m\u00eame \u00bb. \u00ab Il y en a qui disent qu\u2019il faut pas penser \u00e0 ses probl\u00e8mes \u00e0 soi ; moi je dis il faut penser \u00e0 ses probl\u00e8mes, parce qu\u2019apr\u00e8s ils vous pourrissent tellement la vie qu\u2019il n\u2019y a plus qu\u2019un choix \u00bb.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"5\" name=\"5\"><\/a>5. LES LOGIQUES D\u2019EXPRESSION<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Afin de mieux comprendre cette re-centration sur le \u00ab soi \u00bb qui co\u00efncide avec l\u2019avanc\u00e9e en \u00e2ge et de mieux appr\u00e9cier la pression du temps sur l\u2019expression des individus nous avons recherch\u00e9 dans le r\u00e9cit des sujets des diff\u00e9rences qui pourraient r\u00e9sulter de la dur\u00e9e de la pr\u00e9sence dans le foyer, cette pression \u00e9tant susceptible de s\u2019accro\u00eetre avec l\u2019accroissement de cette dur\u00e9e : plus le temps passe et moins il y aurait d\u2019espoir de s\u2019en sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019analyse pr\u00e9c\u00e9dente a \u00e9t\u00e9 reprise \u00e0 partir d\u2019une r\u00e9partition des 49 personnes interview\u00e9es en six groupes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1 &#8211; Les moins de 40 ans pr\u00e9sentes dans le foyer depuis moins de 5 mois.<br \/>\n2 &#8211; Les moins de 40 ans pr\u00e9sentes dans le foyer depuis plus de 5 mois et moins de 18 mois.<br \/>\n3 &#8211; Les moins de 40 ans pr\u00e9sentes dans le foyer depuis plus de 18 mois.<br \/>\n4 &#8211; Les plus de 40 ans pr\u00e9sentes dans le foyer depuis moins de 5 mois.<br \/>\n5 &#8211; Les plus de 40 ans pr\u00e9sentes dans le foyer depuis plus de 5 mois et moins de 18 mois.<br \/>\n6 &#8211; Les plus de 40 ans pr\u00e9sentes dans le foyer depuis plus de 18 mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019analyse a permis de mettre en \u00e9vidence les particularit\u00e9s lexicales de ces diff\u00e9rents groupes et les \u00e9nonc\u00e9s qui s\u2019y rapportent. Contrairement \u00e0 la premi\u00e8re analyse nous nous sommes attach\u00e9s \u00e0 d\u00e9gager de ces \u00e9nonc\u00e9s les \u00e9l\u00e9ments susceptibles de rendre compte des logiques de discours des sujets des diff\u00e9rents groupes distingu\u00e9s. Nous les r\u00e9sumons ci-apr\u00e8s dans un tableau o\u00f9 sont report\u00e9es les phrases les plus significatives du raisonnement des sujets.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7185\" src=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2007\/02\/Volume11_1-2_hyperthophie_tableau1.jpg\" alt=\"Volume11_1-2_hyperthophie_tableau1\" width=\"600\" height=\"842\" srcset=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2007\/02\/Volume11_1-2_hyperthophie_tableau1.jpg 600w, https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2007\/02\/Volume11_1-2_hyperthophie_tableau1-214x300.jpg 214w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce tableau synth\u00e9tise les logiques d\u2019expression des personnes r\u00e9parties en fonction du croisement de l\u2019\u00e2ge et de l\u2019anciennet\u00e9 de pr\u00e9sence dans le foyer. Par rapport \u00e0 l\u2019analyse pr\u00e9c\u00e9dente o\u00f9 la centration sur le \u00ab soi \u00bb apparaissait comme un \u00e9l\u00e9ment pr\u00e9sent dans l\u2019expression des personnes pour les plus de 40 ans, la prise en compte de l\u2019anciennet\u00e9 de pr\u00e9sence dans le foyer apporte des nuances quant \u00e0 la mani\u00e8re dont elles se situent dans l\u2019espace et le temps social, c\u2019est-\u00e0-dire par rapport aux repr\u00e9sentations sociales attach\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e2ge, \u00e0 l\u2019emploi et aux relations amicales et familiales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si le projet de se r\u00e9ins\u00e9rer par le travail ou dans des relations amicales (en s\u2019appuyant sur le temps de la pause en foyer) est pr\u00e9sent dans les premiers mois de pr\u00e9sence au foyer quel que soit l\u2019\u00e2ge (groupe 1 et 4) la pression de la dur\u00e9e chez les jeunes comme chez les moins jeunes oblige en quelque sorte ces personnes \u00e0 s\u2019exprimer sur la mani\u00e8re dont elles se positionnent dans la vie, au moins en pr\u00e9sence du chercheur qui les interroge. Les moins de 40 ans, pr\u00e9sentes dans le foyer depuis plus de 18 mois (groupe 3) \u00e9prouvent le besoin de se justifier pour conforter une image positive qu\u2019elles peuvent sentir menac\u00e9e. Les plus de 40 ans pr\u00e9sentes \u00e9galement depuis plus de 18 mois (groupe 6) sentant sans doute le poids n\u00e9gatif de l\u2019\u00e2ge sur la r\u00e9insertion par le travail (comme de nombreux seniors exclus pr\u00e9matur\u00e9ment de leurs entreprises) peuvent ne pas \u00e9prouver de mani\u00e8re aussi intense le besoin de se justifier. En revanche, le temps fait tomber les illusions, mais il n\u2019est pas n\u00e9cessairement chez le public interview\u00e9 signe de d\u00e9solidarisation de la collectivit\u00e9. Une plus grande clart\u00e9 sur soi peut entra\u00eener des attitudes r\u00e9alistes proches de la r\u00e9signation active que l\u2019accueil en foyer peut transformer en motivations \u00e0 rebondir.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"6\" name=\"6\"><\/a>6. DISCUSSION<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019interpr\u00e9tation des donn\u00e9es r\u00e9sultant des entretiens et la g\u00e9n\u00e9ralisation des constats pr\u00e9sentent de nombreuses difficult\u00e9s et incitent \u00e0 la prudence, tant du point de vue m\u00e9thodologique que du point de vue th\u00e9orique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous l\u2019angle m\u00e9thodologique il y a d\u2019abord les limites pos\u00e9es par la nature de l\u2019\u00e9chantillon. Les diff\u00e9rentes caract\u00e9ristiques relev\u00e9es dans celui-ci ne sont pas ind\u00e9pendantes. Il est par exemple plus naturel de trouver des sujets c\u00e9libataires et sans enfant chez les plus jeunes que chez les plus \u00e2g\u00e9s ; de m\u00eame les causes de la mise \u00e0 la rue sont plus souvent li\u00e9es \u00e0 la perte d\u2019emploi chez les plus jeunes qu\u2019\u00e0 des ruptures familiales \u00e0 l\u2019inverse de ce que l\u2019on peut observer chez les plus anciens. Il est donc assez pr\u00e9visible que cette \u00e9preuve de la vie soit v\u00e9cue autrement. De plus, le fait de n\u2019avoir interview\u00e9 que des hommes limitent les possibilit\u00e9s de formulation d\u2019hypoth\u00e8ses explicatives touchant aux probl\u00e8mes plus g\u00e9n\u00e9raux de la vie humaine. Les coupures effectu\u00e9es dans les \u00e2ges pour constituer des groupes demeurent pour une grande part arbitraires, les ph\u00e9nom\u00e8nes psychologiques que nous observons n\u2019ob\u00e9issant pas n\u00e9cessairement \u00e0 la quantification du temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous l\u2019angle des m\u00e9thodes d\u2019analyses qui pr\u00e9sentent l\u2019avantage d\u2019appliquer des r\u00e8gles objectives d\u2019analyse et donc de bien distinguer ce qui rel\u00e8ve de l\u2019application des r\u00e8gles et ce qui est attribuable \u00e0 l\u2019activit\u00e9 cognitive du chercheur sur les donn\u00e9es, la discussion portant sur les r\u00e8gles n\u2019\u00e9tant pas de m\u00eame nature que celle qui porte sur l\u2019interpr\u00e9tation. On aura compris, par exemple que les r\u00e8gles d\u2019analyse utilis\u00e9es ici s\u00e9lectionnent dans les diff\u00e9rentes classes constitu\u00e9es autour des mondes lexicaux ce qui est propre \u00e0 chaque groupe et ce qui les diff\u00e9rencie des autres. Il y a donc un fond commun de corpus que l\u2019on a choisi de ne pas commenter, ce qui ne signifie pas qu\u2019il n\u2019existe pas. L\u2019interpr\u00e9tation des donn\u00e9es ne peut alors exprimer que des tendances mais bien \u00e9videmment ce sont ces tendances que l\u2019on cherche \u00e0 caract\u00e9riser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, il faut aussi s\u2019interroger sur le caract\u00e8re tr\u00e8s particulier des donn\u00e9es : des entretiens relativement brefs compte tenu des contenus sur lesquels se situe l\u2019\u00e9change ; absence de donn\u00e9es ext\u00e9rieures aux d\u00e9clarations des sujets qui viendraient contredire le cas \u00e9ch\u00e9ant ce qui est \u00e9nonc\u00e9 ; influence de la situation de dialogue qui peut conduire spontan\u00e9ment le sujet \u00e0 livrer ce qui est \u00e0 son avantage et \u00e0 chercher \u00e0 se justifier pour donner une bonne image de lui alors qu\u2019il se trouve dans une situation qui n\u2019est pas particuli\u00e8rement valorisante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant ces limites \u00e9tant \u00e9nonc\u00e9es on peut amorcer trois types de commentaires susceptibles de donner du contenu aux approches de ce que l\u2019on a appel\u00e9 \u00ab vie adulte \u00bb : ces commentaires concernent les accidents de la vie et le d\u00e9veloppement et l\u2019affirmation de soi en fonction de l\u2019\u00e2ge, l\u2019organisation du soutien social pour le plus d\u00e9munis et le caract\u00e8re potentiellement marginalisant de certaines pratiques sociales d\u2019aide \u00e0 la r\u00e9insertion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La perte d\u2019un domicile, qu\u2019elle soit l\u2019effet direct ou indirect du comportement de la personne concern\u00e9e, constitue dans la vie de cette personne une v\u00e9ritable catastrophe humaine. Ce que l\u2019enqu\u00eate nous a permis de constater ne permet pas d\u2019appr\u00e9hender l\u2019ampleur de cette catastrophe mais de constater que les interrogations des personnes qui provisoirement trouvent un espace pour faire face aux premi\u00e8res n\u00e9cessit\u00e9s de la vie (se loger, manger, se laver mais aussi se distraire, \u00eatre reconnues dans leur dignit\u00e9 d\u2019homme sans \u00eatre culpabilis\u00e9es pour autant) changent de nature avec l\u2019\u00e2ge. On a souvent consid\u00e9r\u00e9 que ce que l\u2019on appelle \u00ab images de soi \u00bb \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 le produit d\u2019une double r\u00e9alit\u00e9 : des images sociales de soi qui r\u00e9sultent de la perception que l\u2019on se fait du regard d\u2019autrui sur soi (ces images peuvent \u00eatre positives ou n\u00e9gatives, et diff\u00e9rer selon que l\u2019on prend en compte le milieu familial, le milieu professionnel ou les autres formes d\u2019appartenance sociale), des images de soi qui r\u00e9sultent du regard r\u00e9flexif que l\u2019on porte sur soi. Les motivations humaines s\u2019appuient sur cette double facette des images de soi. L\u2019analyse des entretiens nous montre que les images sociales, pour le public interrog\u00e9, prennent de moins en moins de poids avec l\u2019avanc\u00e9e en \u00e2ge. En effet, dans la premi\u00e8re partie de la vie (jusqu\u2019\u00e0 la quarantaine) elles sont orient\u00e9es par le souci de ne pas perdre pied dans l\u2019emploi ou les relations, source de reconnaissance et de valorisation par autrui lorsque l\u2019emploi et les relations \u00e9voluent positivement. En revanche, apr\u00e8s la quarantaine, et sans doute pour des raisons qui tiennent \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la vie, le soi s\u2019affirme de plus en plus, \u00e0 travers la prise de conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 de se prendre en main pour r\u00e9soudre ses probl\u00e8mes et ne pas compter sur les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces constats ne sont cependant pas sp\u00e9cifiques au public interview\u00e9. Dans un travail d\u2019enqu\u00eate plus \u00e9tendu sur une population ne pr\u00e9sentant pas de probl\u00e8mes particuliers quant aux possibilit\u00e9s de se loger, Havet (2002) constate des \u00e9volutions analogues, chez les hommes comme chez les femmes. Le soi s\u2019affirme avec le temps et les personnes \u00e9mettent \u00e0 partir de la quarantaine, plus qu\u2019avant, le besoin de d\u00e9cider en fonction de leur sensibilit\u00e9, de leurs int\u00e9r\u00eats, de leurs motivations, de leurs choix personnels. L\u2019orientation vers autrui ou vers l\u2019action prend d\u2019abord en compte l\u2019envie de se r\u00e9aliser personnellement. De ce point de vue, le travail de Havet pr\u00e9sente d\u2019autres similitudes avec l\u2019enqu\u00eate dont nous rendons compte. En effet, ce travail montre l\u2019importance des \u00e9v\u00e9nements impr\u00e9vus, inopin\u00e9s, de nature souvent conflictuels, sur la prise de conscience du pouvoir de d\u00e9termination du contexte social sur l\u2019orientation des conduites personnelles, depuis l\u2019enfance et parfois jusqu\u2019\u00e0 un \u00e2ge avanc\u00e9 de la vie adulte. La r\u00e9solution des conflits passe par des ruptures parfois d\u00e9stabilisantes dans l\u2019affirmation de soi et le fait d\u2019assumer par avance les cons\u00e9quences qui en d\u00e9coulent. Exemple de t\u00e9moignages souvent entendu : <em>\u00ab Enfin, j\u2019ai pu d\u00e9cider par moi-m\u00eame \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez les personnes h\u00e9berg\u00e9es en foyer d\u2019accueil, la d\u00e9stabilisation commence avec le passage \u00e0 la rue. Mais, dans le cas pr\u00e9sent, les personnes soulag\u00e9es au moins \u00e0 court terme du stress qu\u2019occasionne le fait d\u2019\u00eatre sans logis peuvent envisager positivement une reconstruction d\u2019un avenir. Le soutien social apport\u00e9 par l\u2019offre du logis \u00e0 une p\u00e9riode critique du parcours des personnes, emp\u00eache probablement leur descente vers la clochardisation qui menace toute personne socialement exclue. Cette forme de soutien constitue l\u2019une des nombreuses formes de pratiques sociales d\u2019origine priv\u00e9e, associative ou publique qui visent \u00e0 favoriser d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre les r\u00e9insertions sociales et professionnelles des personnes en difficult\u00e9. De ce point de vue, ces pratiques trouvent en face d\u2019elles des personnes motiv\u00e9es pour s\u2019en sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette vue positive sur les personnes et les institutions ne doit pas masquer les distances qui se creusent entre l\u2019offre sociale en mati\u00e8re d\u2019aide en direction des personnes les plus d\u00e9munies et les possibilit\u00e9s r\u00e9elles que cette offre puisse \u00eatre accept\u00e9e par elles. On peut se demander, en effet, comment l\u2019aide offerte par la collectivit\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019\u00e9tat sous la forme de dispositifs et de pratiques sociales encadr\u00e9es par la l\u00e9gislation peut servir de point d\u2019application aux motivations exprim\u00e9es par ces personnes. Cette aide est principalement organis\u00e9e autour de l\u2019id\u00e9e de retour \u00e0 l\u2019emploi par le soutien \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de projets professionnels (voir \u00e0 ce sujet ce qui rel\u00e8ve des pratiques de bilans de comp\u00e9tences, Lemoine, 2005) et l\u2019acquisition des comp\u00e9tences par la formation professionnelle. Elle pr\u00e9suppose que les personnes concern\u00e9es adh\u00e8rent \u00e0 une sorte de rationalisation du temps qui structure le pr\u00e9sent \u00e0 partir de consid\u00e9rations sur l\u2019avenir et dans la continuit\u00e9 du pass\u00e9, alors que ces personnes d\u00e9ploient un effort consid\u00e9rable pour se reconstruire dans le pr\u00e9sent par une sorte de n\u00e9gation provisoire de toutes consid\u00e9rations pr\u00e9cises sur l\u2019avenir. Les entretiens analys\u00e9s montrent en effet que la reconstruction de soi ne passe pas n\u00e9cessairement par l\u2019organisation imm\u00e9diate d\u2019un avenir professionnel m\u00eame si le besoin de travailler est souvent exprim\u00e9 comme moyen de conqu\u00e9rir une certaine autonomie. Toute personne qui pr\u00e9tend s\u2019immiscer dans le pr\u00e9sent du \u00ab sans domicile fixe \u00bb (comme le fait le chercheur, par exemple) se heurte \u00e0 la volont\u00e9 exprim\u00e9e des personnes d\u2019\u00eatre reconnues dans leur identit\u00e9 propre (en l\u2019absence d\u2019identit\u00e9 professionnelle et souvent d\u2019identit\u00e9 familiale dans la mesure o\u00f9 \u00e9pouse et enfants sont sortis provisoirement de leur existence). La \u00ab pause \u00bb en foyer est d\u2019abord v\u00e9cue comme un temps utilis\u00e9 pour reconstituer cette identit\u00e9. Elle implique une mise entre parenth\u00e8se d\u2019un avenir incertain et d\u2019un pass\u00e9 douloureux dont on ne veut pas faire le deuil (ce pass\u00e9 est valoris\u00e9 par les personnes qui ont \u00e9t\u00e9 interview\u00e9es). Cette reconstruction exige du temps personnel, et si elle passe par l\u2019acceptation d\u2019un emploi r\u00e9mun\u00e9rateur, elle a besoin d\u2019\u00eatre valid\u00e9e par des images sociales positives, celles pr\u00e9cis\u00e9ment qui font d\u00e9faut lorsque la personne est jet\u00e9e dans la rue, et que tombent toutes les illusions sur autrui. Mais plus l\u2019\u00e9tablissement de ces relations amicales, familiales et amoureuses, tardent \u00e0 s\u2019\u00e9tablir et plus de la centration sur soi risque d\u2019enfermer la personne dans l\u2019exclusion. La disponibilit\u00e9 manifest\u00e9e parfois dans les interviews risque de rester th\u00e9orique : elle est la facette positive de la r\u00e9signation. Soulignons cependant que de nombreuses associations fonctionnant dans le cadre du b\u00e9n\u00e9volat associent dans leur action cette conqu\u00eate de soi par l\u2019emploi utile et la reconnaissance des pairs.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"conclusion\" name=\"conclusion\"><\/a>CONCLUSION<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Les donn\u00e9es d\u2019interviews analys\u00e9es nous placent devant la r\u00e9alit\u00e9 psychologique de personnes adultes d\u00e9poss\u00e9d\u00e9es (soit de leur fait, soit du fait de leur milieu professionnel et familial) de leur espace de vie. Un premier pas est fait lorsqu\u2019elles acceptent un h\u00e9bergement (lorsqu\u2019il existe) qui leur permet de vivre dans la dignit\u00e9. Aucune des personnes interview\u00e9es ne manifeste, et pour cause, des conflits de surcharge du temps pr\u00e9sent. Il semble bien que le soutien social qui leur est offert soit pr\u00e9sent\u00e9 comme b\u00e9n\u00e9fique sous l\u2019angle de l\u2019affirmation de soi. Mais le fait de disposer du temps n\u00e9cessaire pour \u00ab se reconstruire \u00bb g\u00e9n\u00e8re d\u2019autres formes d\u2019illusions lorsque \u00ab ce temps \u00bb n\u2019apporte pas les confrontations sociales susceptibles d\u2019emp\u00eacher l\u2019enfermement sur soi. La question devient alors : Comment accompagner ces publics, motiv\u00e9s pour trouver les moyens de s\u2019en sortir, \u00e0 accepter de nouvelles formes de \u00ab conflits \u00bb que suscite le fait de r\u00e9introduire dans chaque histoire personnelle la dimension sociale qui fait partie int\u00e9grante d\u2019une valorisation positive de soi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus g\u00e9n\u00e9ralement, les entretiens et les analyses r\u00e9alis\u00e9s ouvrent un nouveau d\u00e9bat sur les temporalit\u00e9s : la temporalit\u00e9 de la \u00ab pause \u00bb comme temps de reconstruction de soi, et comme alternative au d\u00e9bordement du temps pr\u00e9sent. Toutefois, le probl\u00e8me est pos\u00e9 pour des situations extr\u00eames o\u00f9 la \u00ab pause \u00bb est en quelque sorte impos\u00e9e par les \u00e9v\u00e8nements. Mais ces situations extr\u00eames ne sont-elles pas elles-m\u00eames l\u2019un des effets de la saturation des obligations qui r\u00e9sultent de l\u2019hypertrophie du temps pr\u00e9sent ?<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"auteur\" name=\"auteur\"><\/a>Auteur<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Jacques Aubret:<\/strong> Docteur en Psychologie et en Sciences de l\u2019\u00c9ducation. Chercheur au Laboratoire de l\u2019Institut National du Travail et d\u2019Orientation Professionnelle (I.N.E.T.O.P., Paris) de 1974 \u00e0 1992 ; professeur des Universit\u00e9s \u00e0 Lille puis \u00e0 Paris. Sp\u00e9cialit\u00e9 : psychologie de l\u2019orientation des adultes. Publications sur les th\u00e8mes suivants : psychom\u00e9trie, bilan de comp\u00e9tences, gestion de carri\u00e8re, validation des acquis de l\u2019exp\u00e9rience, psychologie des ressources humaines, management des comp\u00e9tences. Courriel : jacques.aubret@free.fr<\/p>\n<p>Institut National du Travail et d\u2019Orientation Professionnelle<br \/>\n(I.N.E.T.O.P.)<br \/>\n47, rue Gay-Lussac<br \/>\n75005 Paris<\/p>\n<p><strong>Fabienne Meunier:<\/strong> Doctorante en Sciences de l\u2019\u00c9ducation, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Lille 3, sous la direction de Jacques Aubret.<br \/>\nSujet de la th\u00e8se : image de soi et sentiment de comp\u00e9tences chez les personnes sans domicile fixe.<br \/>\nCourriel : meunier.fabienne@wanadoo.fr<\/p>\n<p>Universit\u00e9 de Lille 3<br \/>\nUFR des sciences de l\u2019\u00e9ducation<br \/>\nDomaine du Pont de bois<br \/>\nBP 60.149-Villeneuve d\u2019Ascq<\/p>\n<p class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li class=\"txt-j\">Il s\u2019agit d\u2019un foyer de l\u2019Arm\u00e9e du Salut : mission d\u2019origine chr\u00e9tienne fond\u00e9e en 1864 par William Booth pr\u00e9dicateur m\u00e9thodiste. Elle devient l\u2019Arm\u00e9e du Salut en 1878. Elle a essaim\u00e9 dans le monde entier et se consacre au soutien moral, spirituel et mat\u00e9riel \u00e0 toute personne en difficult\u00e9.<\/li>\n<li class=\"txt-j\">ALCESTE est un logiciel d\u2019Analyse de Donn\u00e9es Textuelles, issu du C.N.R.S. (Centre National de la Recherche Scientifique), avec le soutien de l\u2019A.N.V.A.R. (Agence Nationale de Valorisation de la Recherche). Il a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 au MACINTOSH et au PC par la Soci\u00e9t\u00e9 IMAGE, soci\u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialis\u00e9e en math\u00e9matiques appliqu\u00e9es et en d\u00e9veloppement de logiciels scientifiques.<\/li>\n<\/ol>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"abstract\" name=\"abstract\"><\/a>Abstract<\/h3>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: justify;\">From the angle of management of the present time, adults are confronted, often in a conflict-laden manner, with the imperatives of socially organized time that create expectations and obligations, and with their own constraints on structuring their lives, which can depend on their histories, ideas about the future and ability to manage the present. A person\u2019s age (location in a history and future) and present situation (location in a social space) are thus two factors involved in conflicts between temporalities. Analysis of a corpus of 49 interviews with homeless men living in a shelter reveals an aspect of this kind of conflict. Seen as a kind of \u201choliday\u201d that is all the more beneficial as a means of self-assertion when the individual is advanced in age, that time paradoxically creates distance so that the community\u2019s requirements can be accepted, particularly when the community seems to reduce adult life to the years when one is employed.<\/p>\n<p class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p>BANDURA, A. (2003). <em>Auto-efficacit\u00e9. Le sentiment d\u2019efficacit\u00e9 personnelle<\/em>. Bruxelles : De Boeck.<\/p>\n<p>BOUTINET, J.P. (2004). <em>Vers une soci\u00e9t\u00e9 des agendas. Une mutation des temporalit\u00e9s<\/em>. Paris : Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>DELORY-MOMBERGER, C. (2000). <em>Les histoires de vie. De l\u2019invention de soi au projet de formation<\/em>. Paris : Anthropos.<\/p>\n<p>HAVET, I. (2002). <em>Le r\u00e9cit de vie comme mode d\u2019approche du parcours personnel, social et professionnel<\/em>. Th\u00e8se de Doctorat de Psychologie. Institut National d\u2019\u00c9tude du Travail et d\u2019Orientation Professionnelle.<\/p>\n<p>LEMOINE, C. (2005). <em>Se former au Bilan de Comp\u00e9tences. Comprendre et pratiquer cette d\u00e9marche<\/em>. Paris : Dunod (2<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9dition).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jacques AUBRET et Fabienne MEUNIER Auteur R\u00e9sum\u00e9\/Abstract L\u2019immersion des adultes dans le moment pr\u00e9sent Sous l\u2019angle de la gestion du temps pr\u00e9sent, l\u2019adulte est confront\u00e9, souvent de mani\u00e8re conflictuelle, aux&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":101011,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[96],"tags":[],"class_list":["post-7179","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-volume-11-numero-1-2007"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7179","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/101011"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7179"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7179\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7188,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7179\/revisions\/7188"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7179"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7179"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7179"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}