{"id":7088,"date":"2007-02-05T17:35:20","date_gmt":"2007-02-05T16:35:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/?p=7088"},"modified":"2016-02-05T17:43:46","modified_gmt":"2016-02-05T16:43:46","slug":"la-psychodynamique-du-travail-en-relation-daide-strategies-defensives-liees-a-la-recherche-de-performance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/2007\/la-psychodynamique-du-travail-en-relation-daide-strategies-defensives-liees-a-la-recherche-de-performance\/","title":{"rendered":"La psychodynamique du travail en relation d&rsquo;aide : strat\u00e9gies d\u00e9fensives li\u00e9es \u00e0 la recherche de performance"},"content":{"rendered":"<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><strong><i>Marie-France MARANDA<a href=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2007\/02\/Volume11_1-2_Psychodynamique_275_performance.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7075 size-full alignright\" src=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2007\/02\/PDF.png\" alt=\"PDF\" width=\"50\" height=\"50\" \/><\/a><\/i><\/strong><\/p>\n<hr width=\"100%\" \/>\n<p class=\"lien-1\" style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"#auteur\">Auteur<\/a><\/strong><\/p>\n<p class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>R\u00e9sum\u00e9<a href=\"#abstract\">\/Abstract<\/a><\/strong><\/p>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: justify;\">Cet article pr\u00e9sente les r\u00e9sultats d&rsquo;une enqu\u00eate de psychodynamique du travail effectu\u00e9e aupr\u00e8s d&rsquo;\u00e9tudiantes et \u00e9tudiants de premier cycle d&rsquo;une universit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise inscrits dans un programme d&rsquo;ergoth\u00e9rapie. Le d\u00e9fi th\u00e9orique et pratique de cette recherche \u00e9tait de transposer la notion de travail, habituellement comprise dans le contexte de production de biens et de services, dans le contexte de la formation universitaire. Le cadre th\u00e9orique et m\u00e9thodologique de la psychodynamique du travail de Christophe Dejours a \u00e9t\u00e9 choisi pour l&rsquo;\u00e9tude du plaisir, de la souffrance et des strat\u00e9gies individuelles et collectives de d\u00e9fense issues du rapport au travail. Cette lecture th\u00e9orique nous a permis de rep\u00e9rer chez ces \u00e9tudiants certains m\u00e9canismes d\u00e9fensifs sp\u00e9cifiques aux professions en relation d&rsquo;aide et aux milieux de travail qui les emploient, d\u00e9fenses qui se construisent d\u00e8s la formation. Selon nos r\u00e9sultats, la recherche d&rsquo;\u00e9quilibre, valeur primordiale en ergoth\u00e9rapie, peut sugg\u00e9rer un ensemble d&rsquo;id\u00e9aux exer\u00e7ant une telle pression vers la performance qu&rsquo;elle peut devenir pr\u00e9judiciable sur le plan de la sant\u00e9 mentale.<\/p>\n<p class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Contenu<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"#intro\">Introduction<\/a><\/strong><br \/>\n<strong><a href=\"#1\">1. Le programme d&rsquo;ergoth\u00e9rapie<\/a><\/strong><br \/>\n<strong><a href=\"#2\">2. Pr\u00e9sentation du cadre th\u00e9orique et m\u00e9thodologique de la recherche<\/a><\/strong><br \/>\n<strong><a href=\"#3\">3. R\u00e9sultats<\/a><\/strong><br \/>\n<strong><a href=\"#conclusion\">Conclusion<\/a><\/strong><\/p>\n<hr align=\"left\" width=\"33%\" \/>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"intro\" name=\"intro\"><\/a>Introduction<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Cette recherche, aupr\u00e8s d&rsquo;un petit groupe d&rsquo;\u00e9tudiants en ergoth\u00e9rapie, fait partie d&rsquo;une plus vaste enqu\u00eate de psychodynamique du travail subventionn\u00e9e par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et r\u00e9alis\u00e9e dans une douzaine de programmes universitaires (Maranda et Leclerc, 2002a et Leclerc et Maranda, 2002b). L&rsquo;objectif g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;enqu\u00eate \u00e9tait de comprendre et de mettre en lumi\u00e8re les strat\u00e9gies d&rsquo;ajustement et de d\u00e9fense d\u00e9ploy\u00e9es par des \u00e9tudiantes et des \u00e9tudiants pour composer avec les exigences et les contraintes associ\u00e9es \u00e0 la poursuite d&rsquo;\u00e9tudes universitaires dans un contexte difficile d&#8217;emploi. La motivation \u00e0 participer \u00e0 cette enqu\u00eate a diff\u00e9r\u00e9 selon les groupes. C&rsquo;\u00e9tait parfois l&rsquo;inqui\u00e9tude de ne pas trouver d&#8217;emploi dans leur domaine, ou la peur de la pr\u00e9carit\u00e9 d&#8217;emploi, ou encore la comp\u00e9tition, la s\u00e9lection et les pressions \u00e0 la performance qui les incit\u00e8rent \u00e0 prendre la parole. Ce fut parfois, aussi, la course contre le temps qui a incit\u00e9 \u00e0 \u00ab prendre du temps pour soi \u00bb : pour reprendre son souffle, pour r\u00e9fl\u00e9chir, pour se questionner sur le sens des \u00e9tudes et de son orientation. C&rsquo;est sur cette derni\u00e8re base que le programme d&rsquo;ergoth\u00e9rapie a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 coop\u00e9rer \u00e0 cette enqu\u00eate.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;objectif sp\u00e9cifique vis\u00e9 par l&rsquo;enqu\u00eate fut de mettre \u00e0 jour la rationalit\u00e9 des strat\u00e9gies de d\u00e9fense et de construction identitaire auxquelles les \u00e9tudiants ont recours lors de leur formation universitaire. Notre hypoth\u00e8se \u00e9tait que ces strat\u00e9gies sont \u00e9labor\u00e9es pour contrer l&rsquo;angoisse associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;anticipation de leur avenir et pour trouver un sens \u00e0 l&rsquo;organisation de leurs \u00e9tudes (investissement de soi et investissement en temps, en \u00e9nergie, en argent\u2026). En guise d&rsquo;exemple dans le cas de l&rsquo;organisation du travail des \u00e9tudiants \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9, les r\u00e9sultats obtenus dans certains programmes ont permis de constater que le silence et l&rsquo;endurance, mais aussi le refoulement, sont une r\u00e9ponse \u00e0 une organisation du travail productiviste, en lien avec l&rsquo;enseignement de masse de plus en plus pr\u00e9sente \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9. Les r\u00e9percussions sur la sant\u00e9 mentale peuvent se traduire par de l&rsquo;isolement, l&rsquo;abandon des \u00e9tudes ou la construction de d\u00e9fenses auto-destructrices.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Ce type particulier de r\u00e9flexion et de discussion en groupe apporte une contribution dans le domaine du counseling et de l&rsquo;orientation en milieu scolaire (universit\u00e9, coll\u00e8ges, \u00e9coles) parce qu&rsquo;il permet d&rsquo;accompagner les \u00e9tudiants dans la discussion en profondeur et dans l&rsquo;analyse intersubjective de leurs conditions de vie \u00e9tudiante. En les aidant \u00e0 reconna\u00eetre, t\u00f4t, les sources de plaisir et de souffrance li\u00e9es \u00e0 leur d\u00e9marche professionnelle, de m\u00eame que les m\u00e9canismes de d\u00e9fense qui se construisent au moment de la formation, les praticiens des services de counseling peuvent aider les \u00e9tudiants \u00e0 analyser la port\u00e9e de ces m\u00e9canismes d\u00e9fensifs sur leur sant\u00e9 mentale. Cet exercice pourrait permettre de comprendre comment certaines d\u00e9fenses, intelligibles dans une organisation de travail sp\u00e9cifique, contreviennent \u00e0 la transformation concr\u00e8te des situations p\u00e9nibles, en favorisant plut\u00f4t une adaptation conformiste aux situations pathog\u00e8nes ou par la construction de carapaces.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Cet article se divise en deux parties. La premi\u00e8re fournit l&rsquo;ensemble des renseignements requis pour comprendre le contexte g\u00e9n\u00e9ral de la recherche: quelques informations sur le programme d&rsquo;ergoth\u00e9rapie et une pr\u00e9sentation du cadre th\u00e9orique et m\u00e9thodologique de l&rsquo;approche de la psychodynamique du travail (Dejours, 2000). La deuxi\u00e8me partie pr\u00e9sente l&rsquo;analyse co-construite avec les \u00e9tudiants d&rsquo;ergoth\u00e9rapie permettant de rep\u00e9rer, avec eux, certains m\u00e9canismes d\u00e9fensifs inh\u00e9rents \u00e0 la formation et la profession.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"1\" name=\"1\"><\/a>1. Le programme d&rsquo;ergoth\u00e9rapie<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le programme de baccalaur\u00e9at en ergoth\u00e9rapie fait partie des sciences de la sant\u00e9 et est rattach\u00e9 \u00e0 la facult\u00e9 de m\u00e9decine. Le programme pr\u00e9pare les \u00e9tudiants \u00e0 devenir des professionnels de la r\u00e9adaptation et \u00e0 remplir un r\u00f4le sp\u00e9cifique qui consiste \u00e0 promouvoir l&rsquo;autonomie fonctionnelle de la personne sur les plans physique, psychologique, professionnel et social. L&rsquo;objectif d&rsquo;expertise est principalement l&rsquo;occupation; ce terme sous-entend les activit\u00e9s, les habilet\u00e9s et les r\u00f4les significatifs qui rendent la personne capable d&rsquo;accomplir, de fa\u00e7on satisfaisante pour elle, les actes de la vie courante. Le programme comprend 107 cr\u00e9dits dont 101 destin\u00e9s \u00e0 des cours obligatoires et 6 \u00e0 des cours \u00e0 option. Ce programme s&rsquo;\u00e9chelonne sur 7 trimestres \u00e0 temps plein (12 \u00e0 18 cr\u00e9dits par session). La formation pratique et clinique est graduelle. Les \u00e9tudiants accept\u00e9s en ergoth\u00e9rapie ont \u00e9t\u00e9 rigoureusement s\u00e9lectionn\u00e9s sur la base des r\u00e9sultats scolaires. Sur environ 500 demandes par ann\u00e9e, une soixantaine de candidats sont retenus.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"2\" name=\"2\"><\/a>2. Pr\u00e9sentation du cadre th\u00e9orique et m\u00e9thodologique de la recherche<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le cadre th\u00e9orique et m\u00e9thodologique choisi pour mener cette recherche est celui de la psychodynamique du travail d\u00e9velopp\u00e9 par Christophe Dejours (2000). Il se justifie pour son apport \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des rapports subjectifs et intersubjectifs des personnes en situation de travail. Les travaux conduits au Qu\u00e9bec \u00e0 l&rsquo;aide cette approche dans des milieux de travail aussi vari\u00e9s que des \u00e9coles, des usines, des organismes syndicaux, etc. (Carpentier-Roy et V\u00e9zina, 2001) ont permis de constater que l&rsquo;organisation du travail est \u00e0 la fois un op\u00e9rateur de sant\u00e9, lorsqu&rsquo;elle permet de consolider l&rsquo;identit\u00e9 du sujet, tout comme elle peut \u00eatre \u00e0 la source de pathologies sur le plan de la sant\u00e9 mentale, lorsqu&rsquo;il semble impossible de transformer certaines conditions probl\u00e9matiques : une surcharge de travail, des horaires atypiques, des modes de communication bloqu\u00e9s, par exemple.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">En utilisant cette approche en contexte de formation, nous prenons comme point de d\u00e9part l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle la poursuite d&rsquo;une formation universitaire est un travail comme un autre. Le d\u00e9fi th\u00e9orique et pratique de cette recherche est de transposer la notion de travail, habituellement comprise dans le contexte de production de biens et de services, dans le contexte de la formation universitaire. Dans ce cas-ci, la production d\u00e9signe la production de soi, la production de rapports sociaux, et aussi la production de savoirs ou de connaissances de plus en plus associ\u00e9es \u00e0 la nouvelle \u00e9conomie. \u00c0 l&rsquo;instar de certains \u00e9conomistes du travail, sociologues et autres chercheurs du monde du travail pr\u00e9occup\u00e9s par la crise de l&#8217;emploi et du travail (De Bandt, Dejours et Dubar, 1995), nous sommes d&rsquo;avis qu&rsquo;il faille \u00e9largir la notion de travail pour englober l&rsquo;ensemble des activit\u00e9s de production humaine et pour mieux reconna\u00eetre les multiples formes de travail utiles, quoique non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es (engagement volontaire, soin \u00e0 la famille, \u00e9tudes, stages de formation\u2026). Cet \u00e9largissement permet notamment d&#8217;emprunter \u00e0 la psychodynamique du travail les concepts pertinents \u00e0 l&rsquo;analyse des rapports au travail. Ainsi, le travail \u00e9tudiant peut \u00eatre d\u00e9fini comme \u00e9tant l&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9e pour se former en tentant de satisfaire \u00e0 la fois son d\u00e9sir et les exigences de production fix\u00e9es par l&rsquo;organisation de la formation universitaire (notamment les exigences des cours et des programmes). Espace de signification entre le sujet et le champ social, le travail est aussi consid\u00e9r\u00e9 comme un espace o\u00f9 \u00ab l&rsquo;\u00eatre et le faire \u00bb se conjuguent dans des activit\u00e9s concr\u00e8tes ; c&rsquo;est un lieu social privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 se construisent l&rsquo;identit\u00e9 et le positionnement social \u00e0 partir des activit\u00e9s de production et de la reconnaissance des autres.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Par les enqu\u00eates de psychodynamique du travail, nous constatons tr\u00e8s souvent, voire toujours, un \u00e9cart entre l&rsquo;organisation prescrite et l&rsquo;organisation r\u00e9elle du travail, un \u00e9cart que les sujets cherchent \u00e0 combler par leur investissement subjectif dans l&rsquo;activit\u00e9 de production. En contexte de formation universitaire, l&rsquo;organisation prescrite du travail renvoie aux exigences de formation auxquelles les \u00e9tudiants sont contraints : cheminements pr\u00e9vus dans les cursus, programmes, contenus de cours, p\u00e9dagogie, modes d&rsquo;\u00e9valuation, etc. L&rsquo;organisation r\u00e9elle du travail correspond, quant \u00e0 elle, aux strat\u00e9gies d\u00e9ploy\u00e9es pour se former \u00e0 leur mani\u00e8re et pour faire face aux contraintes de l&rsquo;organisation prescrite du travail : les m\u00e9thodes personnelles de travail, les savoir-faire sp\u00e9cifiques, l&rsquo;organisation du temps, les trucs, les formes de collaboration, etc. En psychodynamique du travail, on consid\u00e8re que ces strat\u00e9gies t\u00e9moignent des savoirs pratiques qui se forgent dans l&rsquo;action et qui contribuent \u00e0 la construction identitaire des sujets ; mais ces strat\u00e9gies peuvent parfois devenir contre-productives sur le plan de la sant\u00e9 mentale. La d\u00e9marche de groupe permet d&rsquo;explorer cet \u00e9cart qui existe entre l&rsquo;organisation prescrite et r\u00e9elle du travail puisque c&rsquo;est dans cet espace que se trouvent \u00e0 la fois les actions qui permettent aux gens de remplir leurs obligations, de mani\u00e8re astucieuse et inventive, mais aussi les d\u00e9fenses contre diverses sources de souffrance. Voyons tout d&rsquo;abord quelques notions-cl\u00e9s de la psychodynamique du travail.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le plaisir au travail, dans ce cas-ci, le travail \u00e9tudiant est une dimension individuelle d\u00e9riv\u00e9e du d\u00e9sir; il comprend la confiance, la reconnaissance, la coop\u00e9ration, la solidarit\u00e9, la convivialit\u00e9. La souffrance est un espace de lutte entre le bien-\u00eatre psychique et la maladie; c&rsquo;est un \u00e9quilibre instable. La souffrance peut \u00eatre cr\u00e9atrice s&rsquo;il y a possibilit\u00e9 d&rsquo;utiliser son intelligence, son ing\u00e9niosit\u00e9, sa d\u00e9brouillardise pour faire face au r\u00e9el. Si la contribution est reconnue, il y a l\u00e0 un b\u00e9n\u00e9fice identitaire. Elle est pathog\u00e8ne s&rsquo;il est impossible d&rsquo;utiliser son potentiel cr\u00e9atif et pratique. Les blessures identitaires en r\u00e9sultent, la maladie s&rsquo;installe. Les d\u00e9fenses se traduisent dans un premier temps comme des attitudes utiles \u00e0 la sant\u00e9 mentale pour pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9quilibre psychique dans des situations de travail difficiles et d\u00e9stabilisantes. Par exemple, il est indispensable de cultiver son sang-froid dans des situations d&rsquo;urgence. Dans le contexte du travail, les d\u00e9fenses consistent \u00e0 r\u00e9sister psychiquement \u00e0 l&rsquo;agression de l&rsquo;organisation du travail. Le risque, toutefois avec une mentalit\u00e9 d\u00e9fensive est de s&rsquo;endurcir. Il est courant d&rsquo;entendre dans les milieux de travail qu&rsquo;il faille se construire une carapace. Les enqu\u00eates de psychodynamique du travail ont montr\u00e9 que les d\u00e9fenses deviennent des finalit\u00e9s en soi. Par exemple, dans certains m\u00e9tiers ou professions, il devient n\u00e9cessaire de partager un ensemble de comportements valoris\u00e9s par le groupe tout entier. C&rsquo;est une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre qui devient une norme de r\u00e9f\u00e9rence pour tous, et \u00e0 laquelle il faut s&rsquo;adapter ou se conformer, au risque d&rsquo;\u00eatre marginalis\u00e9 ou exclu. Cette id\u00e9ologie d\u00e9fensive se traduit dans des conduites et des discours qui portent l&#8217;empreinte sp\u00e9cifique de l&rsquo;organisation du travail et de ses contraintes.<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>2.1 M\u00e9thodologie<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Pour r\u00e9aliser de telles enqu\u00eates, les entrevues de groupe (Leclerc, 1999) s&rsquo;imposent parce qu&rsquo;elles sont le moyen de r\u00e9v\u00e9lation des strat\u00e9gies singuli\u00e8res, mais aussi le chemin d&rsquo;acc\u00e8s aux strat\u00e9gies collectives d\u00e9ploy\u00e9es par les sujets pour composer avec les contraintes inh\u00e9rentes \u00e0 leur situation commune. L&rsquo;approche de groupe que nous privil\u00e9gions mise sur la cr\u00e9ation d&rsquo;espaces de discussion dans lesquels les contraintes et les r\u00e8gles explicites et implicites de la vie quotidienne peuvent \u00eatre utilement r\u00e9v\u00e9l\u00e9es, discut\u00e9es et remises en cause. Dans ces lieux de parole et de d\u00e9lib\u00e9ration, les sujets s&rsquo;apprivoisent et s&rsquo;exposent au jugement des personnes qui partagent des conditions de vie similaires. Cela suppose non seulement un consentement des individus \u00e0 participer \u00e0 une recherche, mais un d\u00e9sir de tisser des liens de confiance qui passent par une prise de risque identitaire li\u00e9e au d\u00e9voilement de leurs ressources, de leurs ruses et astuces, mais aussi des strat\u00e9gies qu&rsquo;ils d\u00e9ploient pour contrer leur souffrance. Ce qui se produit dans des entrevues collectives, c&rsquo;est la transposition de la situation singuli\u00e8re d&rsquo;un sujet \u00e0 la conscience de ce qu&rsquo;il y a de collectif dans ce qu&rsquo;il pense, dans ce qu&rsquo;il ressent, dans ce qu&rsquo;il dit et dans ce qu&rsquo;il fait. Lorsque de tels sujets s&rsquo;engagent dans la d\u00e9lib\u00e9ration et la discussion publique des r\u00e8gles de leur vie quotidienne, ils d\u00e9veloppent des liens qui brisent leur isolement et qui permettent leur engagement dans des actions solidaires, s&rsquo;ils le jugent \u00e0-propos.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Les groupes qui participent \u00e0 la recherche, nomm\u00e9s collectifs d&rsquo;enqu\u00eate, sont constitu\u00e9s sur une base volontaire. Des d\u00e9marches sont entreprises aupr\u00e8s de directions de programmes et d&rsquo;associations \u00e9tudiantes pour les inviter \u00e0 soutenir la r\u00e9alisation d&rsquo;une enqu\u00eate dans leur milieu respectif. Des annonces en classe sont faites. Des rencontres d&rsquo;information sont organis\u00e9es pour expliquer le d\u00e9roulement du processus. Au cours des r\u00e9unions pr\u00e9paratoires, les objectifs et buts de la recherche sont clairement expos\u00e9s aux futurs participants ; le cadre th\u00e9orique et m\u00e9thodologique est d\u00e9taill\u00e9 et discut\u00e9. L&rsquo;engagement attendu des sujets est explicit\u00e9 de fa\u00e7on \u00e0 ce que chacun comprenne l&rsquo;importance de sa participation. Parall\u00e8lement \u00e0 ces pr\u00e9parations, une collecte de renseignements sur les programmes est entreprise : description des programmes et de leurs objectifs, pratiques de s\u00e9lection, taux d&rsquo;abandon, \u00e9tat de la situation d&rsquo;insertion en emploi, difficult\u00e9s particuli\u00e8res, etc. Ces d\u00e9marches, propres \u00e0 l&rsquo;\u00e9tape de la pr\u00e9-enqu\u00eate, procurent aux chercheurs une certaine base de compr\u00e9hension du contexte et facilitent l&rsquo;apprivoisement mutuel de l&rsquo;\u00e9quipe et du milieu.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Dans le cas du groupe en ergoth\u00e9rapie, cinq filles et un gar\u00e7on ont accept\u00e9 de participer aux rencontres. Quatre \u00e9taient en troisi\u00e8me de baccalaur\u00e9at et deux en seconde. Chaque collectif d&rsquo;enqu\u00eate comprend, id\u00e9alement, de huit \u00e0 douze personnes. Ce nombre permet de rendre compte de la richesse et de la vari\u00e9t\u00e9 des exp\u00e9riences subjectives et intersubjectives. Il favorise les \u00e9changes tout en \u00e9vitant que des points de vue individuels dominent. Lors de la r\u00e9union de pr\u00e9paration, en ergoth\u00e9rapie, une quinzaine d&rsquo;\u00e9tudiants se sont montr\u00e9s int\u00e9ress\u00e9s. Une fois que le calendrier des rencontres fut \u00e9tabli avec la majorit\u00e9, le nombre de participants a beaucoup diminu\u00e9, compte tenu de la difficult\u00e9 \u00e0 r\u00e9unir les gens aux m\u00eames moments et compte tenu de la dur\u00e9e de pr\u00e9sence requise pour les participants qui est d&rsquo;environ quinze heures. Il est \u00e0 noter que la taille du groupe ne compromet pas le sens qui se d\u00e9gage de la d\u00e9marche. Il importe de pr\u00e9ciser que cette d\u00e9marche de recherche ne s&rsquo;inscrit pas dans une logique de description positiviste ou de v\u00e9rification empirique, mais bien dans une perspective herm\u00e9neutique et constructiviste. Notre objectif n&rsquo;\u00e9tant pas de produire des r\u00e9sultats g\u00e9n\u00e9ralisables, ce n&rsquo;est pas la repr\u00e9sentativit\u00e9 qui est recherch\u00e9e, mais la richesse des t\u00e9moignages ou la compr\u00e9hension des exp\u00e9riences partag\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est sur la base des pr\u00e9occupations des \u00e9tudiants que la discussion s&rsquo;est enclench\u00e9e. Les participants ont \u00e9t\u00e9 convi\u00e9s \u00e0 parler des plaisirs et des contraintes de leur travail quotidien d&rsquo;\u00e9tudiant, sans questionnement pr\u00e9-\u00e9tabli de la part des chercheurs. Ce furent les chercheurs qui anim\u00e8rent les rencontres, conjointement avec les responsables des services de counseling et d&rsquo;orientation ou avec l&rsquo;assistant de recherche dipl\u00f4m\u00e9 en sciences de l&rsquo;orientation. Quatre rencontres de trois heures chacune ont \u00e9t\u00e9 tenues avec le groupe. Les deux premi\u00e8res rencontres ont servi \u00e0 faire connaissance d&rsquo;abord, \u00e0 favoriser un climat de confiance, puis \u00e0 entendre le r\u00e9cit que les \u00e9tudiants font de leur exp\u00e9rience \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9. Il convient alors de pratiquer ce que les membres du laboratoire de Christophe Dejours (Dejours, Dessors et Molinier, 1998) appellent \u00ab une \u00e9coute risqu\u00e9e \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire accepter d&rsquo;entendre ce que l&rsquo;on n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement pr\u00eat \u00e0 entendre et s&rsquo;en trouver parfois d\u00e9stabilis\u00e9 ; ou suspendre son jugement et renoncer \u00e0 sa position d&rsquo;expert ; accepter les zones d&rsquo;ombre&#8230; Cette disposition exige d&rsquo;\u00eatre attentif aux propos parfois contradictoires qui sont \u00e9chang\u00e9s et de revenir sur ces points de discussion. Les rencontres sont enregistr\u00e9es, avec l&rsquo;accord des participants, et retranscrites int\u00e9gralement. L&rsquo;analyse r\u00e9pond aux r\u00e8gles classiques d&rsquo;analyse qualitative de contenu (Landry, 1997). L&rsquo;\u00e9quipe de recherche (au moins deux chercheurs et un assistant) proc\u00e8dent par un processus de cat\u00e9gorisation ouvert, c&rsquo;est-\u00e0-dire que les cat\u00e9gories sont construites au fur et \u00e0 mesure de l&rsquo;analyse, par une m\u00e9thode it\u00e9rative qui vise \u00e0 traiter les unit\u00e9s de signification, puis par un travail d&rsquo;intercompr\u00e9hension entre les chercheurs. \u00c0 la troisi\u00e8me rencontre, la discussion s&rsquo;est poursuivie apr\u00e8s que les chercheurs eurent fait une synth\u00e8se verbale issue de leur analyse intersubjective; les participants sont consid\u00e9r\u00e9s comme des co-chercheurs. C&rsquo;est \u00e0 ce moment, que les \u00e9l\u00e9ments principaux des \u00e9changes sont retenus et mis en d\u00e9bat. Les r\u00e9sultats de l&rsquo;analyse sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des propositions \u00e0 discuter et non comme des expertises savantes indiscutables. L&rsquo;atmosph\u00e8re de discussion peut alors devenir plus tendue car les strat\u00e9gies d\u00e9fensives \u00e9mergent \u00e0 la conscience des participants, au moment de cette phase d&rsquo;interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Entre la troisi\u00e8me et la quatri\u00e8me rencontre, un rapport \u00e9crit, t\u00e9moin de la d\u00e9marche, a \u00e9t\u00e9 achemin\u00e9 aux participants qui ont eu le loisir de le corriger, de le nuancer, de proposer des ajouts, bref de le valider. Cette derni\u00e8re rencontre a confirm\u00e9 l&rsquo;appropriation de la d\u00e9marche. Si ce n&rsquo;\u00e9tait pas le cas, il faudrait poursuivre la discussion pour reprendre le sens de ce qui aurait pu \u00e9chapper aux chercheurs ou aux participants. Conform\u00e9ment aux principes \u00e9thiques de la psychodynamique du travail, le rapport \u00e9crit appartient, au premier chef, aux participants. Ce sont eux qui d\u00e9cident des suites \u00e0 donner et des actions \u00e0 entreprendre dans leurs propres structures institutionnelles.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Au d\u00e9part, le type de recherche dont nous rendons compte ici, est orient\u00e9e vers une compr\u00e9hension de la situation des sujets, mais elle peut \u00eatre plus ou moins explicitement ouverte sur l&rsquo;action mobilisante. Ainsi, sa finalit\u00e9 est transformatrice : nous favorisons ouvertement ce qui peut mener les participants \u00e0 reprendre du pouvoir sur leur propre vie en s&rsquo;engageant dans une d\u00e9marche susceptible de transformer les repr\u00e9sentations qu&rsquo;ils se font de la r\u00e9alit\u00e9 avec laquelle ils transigent, au quotidien. Il s&rsquo;agit aussi d&rsquo;une d\u00e9marche qui favorise la consolidation ou la cr\u00e9ation de solidarit\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me partie pr\u00e9sente maintenant les r\u00e9sultats et l&rsquo;analyse de cette enqu\u00eate de psychodynamique du travail aupr\u00e8s de ces \u00e9tudiants.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"3\" name=\"3\"><\/a>3. R\u00e9sultats<\/h3>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>3.1 Entre le plaisir et la souffrance : les exigences de la performance<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Ce groupe d&rsquo;\u00e9tudiants en ergoth\u00e9rapie a manifest\u00e9 dans ses propos et par ses attitudes beaucoup d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments li\u00e9s au plaisir d&rsquo;\u00e9voluer. Celui-ci est v\u00e9cu au quotidien et se r\u00e9v\u00e8le dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat exprim\u00e9 \u00e0 apprendre et dans le d\u00e9veloppement des comp\u00e9tences jug\u00e9es n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;exercice de leur profession. L&rsquo;apprentissage du m\u00e9tier et l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;\u00e9quilibre n\u00e9cessaire \u00e0 son exercice sont compl\u00e9mentaires. La connaissance (les savoirs et les savoir-faire), l&rsquo;activit\u00e9, le jeu, le rire, la libert\u00e9 (les savoir-\u00eatre) constituent les bases de la formation telles que d\u00e9cel\u00e9es \u00e0 travers leurs t\u00e9moignages. Toutefois, ce plaisir est teint\u00e9 d&rsquo;une recherche de performance qu&rsquo;il faut ma\u00eetriser, au risque de le voir transform\u00e9 en souffrance pathog\u00e8ne. Nous nous expliquons.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">La performance scolaire exig\u00e9e ant\u00e9rieurement des \u00e9tudiants en ergoth\u00e9rapie participant \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude, et celle que l&rsquo;on continue d&rsquo;exiger d&rsquo;eux sous d&rsquo;autres formes, incitent \u00e0 situer l&rsquo;ensemble des affects reconnus chez ces \u00e9tudiants entre le plaisir et la souffrance selon un \u00e9quilibre dynamique instable, et avec les inconforts que peut comporter une position ax\u00e9e sur une exigence d&rsquo;\u00e9quilibre. Selon le processus de s\u00e9lection tr\u00e8s serr\u00e9 utilis\u00e9 en sciences de la sant\u00e9, essentiellement port\u00e9 sur les r\u00e9sultats scolaires, les \u00e9tudiants qui s&rsquo;inscrivent \u00e0 la facult\u00e9 de m\u00e9decine sont parmi les plus m\u00e9ritants du Qu\u00e9bec. Symboles d&rsquo;excellence, ils font la fiert\u00e9 de leur entourage depuis leur petite enfance. Ces \u00e9tudiants ont r\u00e9guli\u00e8rement fait partie des tableaux d&rsquo;honneur : photo sur les murs, m\u00e9dailles d&rsquo;or, d\u00eeners-r\u00e9compenses avec les professeurs, points gagn\u00e9s que l&rsquo;on peut \u00e9changer contre des cadeaux. Si les honneurs font plaisir, ils comportent toutefois un revers, celui de l&rsquo;exigence de la performance continue. Ce revers illustre que le plaisir peut parfois \u00eatre subversif et se transformer en souffrance.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;est-ce que la performance ? Selon les propos des participants, il s&rsquo;agit surtout de l&rsquo;atteinte constante de notes \u00e9lev\u00e9es, c&rsquo;est-\u00e0-dire des indications chiffr\u00e9es mesurant les possibilit\u00e9s optimales ou les r\u00e9sultats obtenus. Les exigences de performance viennent premi\u00e8rement d&rsquo;un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9ducation dont les pratiques sont fortement ax\u00e9es sur la mesure des r\u00e9sultats. Elles proviennent \u00e9galement des pressions familiales et sociales. Les \u00e9tudiants venus en sciences de la sant\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s \u00e0 \u00ab foncer \u00bb vers l&rsquo;avenir (pour faire les meilleurs choix possibles) et accordent beaucoup d&rsquo;importance aux notes. Professeurs, parents, autres \u00e9l\u00e8ves surveillaient les performances scolaires. L&rsquo;entourage les consid\u00e8re comme des mod\u00e8les. La pression ainsi exerc\u00e9e a pu amener certains \u00e0 craquer par moments et \u00e0 vivre des \u00e9pisodes de stress, d&rsquo;\u00e9puisement, de perte de sens ou de solitude. Dans ce contexte, la maladie ou un accident peut repr\u00e9senter un risque de fragilisation car il n&rsquo;y a aucune place dans ce syst\u00e8me pour la d\u00e9faillance, m\u00eame temporaire.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Ces \u00e9tudiants, une fois accept\u00e9s en ergoth\u00e9rapie, sont devenus des \u00e9tudiants brillants parmi d&rsquo;autres, mais ce sont des gens habitu\u00e9s \u00e0 performer. Ils ont int\u00e9rioris\u00e9 ces normes associ\u00e9es \u00e0 la r\u00e9ussite. Ces pressions viennent maintenant autant d&rsquo;eux-m\u00eames que de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Les participants per\u00e7oivent tout de m\u00eame qu&rsquo;ils doivent d\u00e9sormais apprendre \u00e0 ne plus accorder tant d&rsquo;importance \u00e0 la note, du moins comme ils le disent \u00ab \u00e0 ne pas en \u00eatre esclaves \u00bb, s&rsquo;ils veulent r\u00e9ussir \u00e0 plus long terme. En cela l&rsquo;apprentissage se poursuit et devient une nouvelle norme \u00e0 int\u00e9rioriser. \u00ab R\u00e9ussir \u00e0 \u00eatre \u00e9quilibr\u00e9 \u00bb devient maintenant une nouvelle forme d&rsquo;exigence \u00e0 atteindre.<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>3.2 L&rsquo;\u00e9quilibre oblig\u00e9<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9bat autour de l&rsquo;\u00e9quilibre renvoie aux exigences de la formation et de la profession. La profession d&rsquo;ergoth\u00e9rapeute interpelle la complexit\u00e9 et la formation s&rsquo;inscrit dans un paradigme holistique n\u00e9cessitant le d\u00e9veloppement et la pratique d&rsquo;une vision globale de la personne et de la sant\u00e9. Cette exigence se traduit dans la pratique professionnelle et dans la vie de tous les jours par un ordre de comportements et d&rsquo;attitudes qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;int\u00e9grer et de d\u00e9montrer. Il existe toutefois un danger de succomber \u00e0 une pression subtile li\u00e9e aux professions en relation d&rsquo;aide qui r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9cart pouvant exister entre les attentes d&rsquo;une profession qui se propose d&rsquo;agir dans plusieurs champs de l&rsquo;activit\u00e9 humaine, et les moyens r\u00e9els dont disposent les intervenants pour agir dans la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te. Pressions qui peuvent se traduire par un surinvestissement au d\u00e9triment d&rsquo;une critique des contraintes syst\u00e9miques. C&rsquo;est du moins l&rsquo;hypoth\u00e8se que nous sommes tent\u00e9s de proposer aux ergoth\u00e9rapeutes, eu \u00e9gard \u00e0 la discussion avec les \u00e9tudiants. L&rsquo;\u00e9quilibre \u00e0 atteindre est, selon le sens des propos des participants et selon notre interpr\u00e9tation, un \u00e9tat situ\u00e9 entre l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 personnelle et les exigences de l&rsquo;environnement, plus pr\u00e9cis\u00e9ment celles de la production et de la productivit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;identification \u00e0 la profession d\u00e9bute au moment du choix d&rsquo;orientation professionnelle, et elle se poursuit tout au long de la formation par la rencontre avec une approche th\u00e9orique et pratique en harmonie avec leur vision du monde. L&rsquo;identification \u00e0 la profession se fait tr\u00e8s t\u00f4t pour les \u00e9tudiants en ergoth\u00e9rapie gr\u00e2ce aux stages qui commencent d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e, ainsi qu&rsquo;\u00e0 la qualit\u00e9 des mod\u00e8les qu&rsquo;ils rencontrent. Ces \u00e9tudiants disent \u00eatre form\u00e9s par la \u00ab cr\u00e8me \u00bb des ergoth\u00e9rapeutes (professeurs et professionnels). Pour les \u00e9tudiants impliqu\u00e9s dans cette d\u00e9marche, \u00ab porter l&rsquo;image de l&rsquo;\u00e9quilibre \u00bb fait partie des valeurs implicites de la profession et devient un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 int\u00e9grer dans l&rsquo;organisation prescrite du travail. Cette organisation du travail s&rsquo;op\u00e9rationnalise notamment par le cursus scolaire, les objectifs de cours \u00e0 atteindre, les m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques \u00e0 appliquer, les \u00e9valuations \u00e0 rencontrer et les travaux \u00e0 r\u00e9aliser. Pour ressembler et se conformer \u00e0 l&rsquo;image attendue, les \u00e9tudiants ont peut-\u00eatre tendance \u00e0 perp\u00e9tuer le mod\u00e8le de performance qui leur a r\u00e9ussi : c&rsquo;est-\u00e0-dire chercher \u00e0 obtenir les meilleures notes possibles pour se faire remarquer ou pour confirmer leurs dispositions naturelles \u00e0 correspondre aux mod\u00e8les. Ils ont compar\u00e9 leur d\u00e9marche de formation \u00e0 celle du funambule qui doit \u00ab marcher sur une corde raide \u00bb, pour faire face aux exigences avec brio.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Par la discussion, il nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de constater que ces \u00e9tudiants sont peut-\u00eatre plus conscients que d&rsquo;autres de la n\u00e9cessit\u00e9 de pratiquer une bonne hygi\u00e8ne de vie pour pr\u00e9server leur \u00e9quilibre mental, car ils sont amplement inform\u00e9s \u00e0 ce sujet. Cependant, entre la sensibilisation \u00e0 la pr\u00e9vention et la vie tr\u00e9pidante qu&rsquo;ils vivent dans l&rsquo;atteinte de la perfection, il y a un \u00e9cart qui demande \u00e0 \u00eatre analys\u00e9 et discut\u00e9. L\u00e9g\u00e8rement inquiets de leur rythme de vie, ces \u00e9tudiants tentent de faire contrepoids: ils font tout ce qu&rsquo;ils peuvent pour sauvegarder le plaisir pur de fa\u00e7on \u00e0 garder un contr\u00f4le sur leur quotidien. En effet, les \u00e9tudiants en ergoth\u00e9rapie se font remarquer parmi les autres \u00e9tudiants des sciences de la sant\u00e9 pour leur propension \u00e0 d\u00e9velopper un mod\u00e8le ax\u00e9 sur l&rsquo;activit\u00e9 et le jeu. Les pratiques ludiques sont visibles et audibles \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des murs de la facult\u00e9, et tranchent avec les comportements jug\u00e9s plus s\u00e9rieux et scientifiques de leurs coll\u00e8gues en m\u00e9decine.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">En m\u00eame temps que ces \u00e9tudiants s&rsquo;inscrivent dans une philosophie d&rsquo;excellence, ils portent un regard \u00e9tonn\u00e9 sur leurs r\u00e9flexes r\u00e9currents de performance. Ils sont conscients des risques inh\u00e9rents de se surinvestir dans une organisation du travail trop ax\u00e9e sur le rendement et se questionnent sur leurs propres tendances \u00e0 perp\u00e9tuer un syst\u00e8me ax\u00e9 sur la productivit\u00e9, syst\u00e8me auquel ils souscrivent par ailleurs. La cons\u00e9quence est qu&rsquo;ils n&rsquo;arrivent pas \u00e0 bien voir comment ils peuvent poursuivre un mod\u00e8le d&rsquo;excellence diff\u00e9rent de celui qu&rsquo;ils ont connu et qui les a fait souffrir.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Ces \u00e9tudiants lisent des \u00e9crits scientifiques sur le stress et l&rsquo;\u00e9puisement professionnel et r\u00e9alisent des travaux sur ces th\u00e8mes. En ce sens, ils se croient sur le chemin de l&rsquo;\u00e9quilibre car ils d\u00e9tiennent des informations leur permettant de d\u00e9velopper une connaissance objective du probl\u00e8me. Mais ils soup\u00e7onnent \u00e9galement l&rsquo;autre versant : connaissant les revers associ\u00e9s \u00e0 trop d&rsquo;excellence et les exigences venant d&rsquo;eux-m\u00eames, comment rester en \u00e9quilibre ? Ils ont pris l&rsquo;habitude de se fixer eux-m\u00eames des objectifs \u00e9lev\u00e9s et de se d\u00e9passer constamment. Ils ont souvent \u00ab plac\u00e9 la barre haute \u00bb et cela leur a donn\u00e9 une sensation euphorisante, quoique anxiog\u00e8ne, lorsqu&rsquo;ils la d\u00e9passaient. Aujourd&rsquo;hui, ils commencent \u00e0 se questionner sur les co\u00fbts associ\u00e9s \u00e0 trop de performance: \u00ab Serais-je un prix M\u00e9ritas toute ma vie\u2026?\u00bb<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>3.3 Entre le prescrit et le r\u00e9el<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9quilibre doit se traduire par l&rsquo;acquisition d&rsquo;habilet\u00e9s de base concr\u00e8tes, notamment dans la relation th\u00e9rapeutique. L&#8217;empathie est une valeur inh\u00e9rente aux professions en relation d&rsquo;aide et qui doit \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9e avec authenticit\u00e9 dans l&rsquo;exercice de cette fonction. Selon la d\u00e9finition de Egan (1987) l&#8217;empathie est l&rsquo;aptitude \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans l&rsquo;univers d&rsquo;autrui, \u00e0 le comprendre et \u00e0 communiquer cette compr\u00e9hension. C&rsquo;est \u00e0 la fois une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre, une mani\u00e8re de saisir la complexit\u00e9 et une mani\u00e8re de communiquer. Le d\u00e9fi de la recherche d&rsquo;\u00e9quilibre repose sur le fait qu&rsquo;il faut \u00eatre pr\u00e9sent dans le monde subjectif de l&rsquo;autre sans se laisser envahir par lui. Nous avons cru percevoir une inqui\u00e9tude, chez ce groupe d&rsquo;\u00e9tudiants, \u00e0 ne pas pouvoir pratiquer une empathie r\u00e9elle lorsque les contraintes qui affectent la client\u00e8le sont jug\u00e9es trop fortes ou d\u00e9mesur\u00e9es par rapport aux capacit\u00e9s r\u00e9elles. Nous expliquons. Les ergoth\u00e9rapeutes sont plac\u00e9s devant un contexte fort difficile lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;aider des clients \u00e0 se trouver un emploi alors que ces derniers sont aux prises avec des handicaps ou limitations qui compromettent grandement leur int\u00e9gration sur le march\u00e9 du travail. Les pr\u00e9occupations se sont traduites ainsi: comment les ergoth\u00e9rapeutes sont-ils en mesure d&rsquo;exercer pleinement leur r\u00f4le dans un contexte \u00e9conomique de flexibilit\u00e9 et de pr\u00e9carit\u00e9 de l&#8217;emploi et du travail ? Comment sont-ils en mesure de pratiquer une empathie r\u00e9elle tenant compte de l&rsquo;ensemble des contraintes qui affectent leur client\u00e8le ? Jusqu&rsquo;o\u00f9 va l&rsquo;intention de confronter le client avec ses propres limites lorsque celles impos\u00e9es par l&rsquo;environnement sont si fortes ? N&rsquo;y a-t-il pas tentation d&rsquo;occulter les difficult\u00e9s du contexte pour s&rsquo;en tenir plut\u00f4t \u00e0 une intervention centr\u00e9e sur la personne et \u00e0 une gestion id\u00e9ale des \u00e9motions pour se prot\u00e9ger contre la d\u00e9sillusion et l&rsquo;angoisse de l&rsquo;\u00e9chec ? Pour compenser, il peut \u00eatre tentant de d\u00e9velopper une image de la perfection: celle de la personne qui performe dans la relation d&rsquo;aide du c\u00f4t\u00e9 des \u00ab savoir-\u00eatre \u00bb.<\/p>\n<p class=\"intertitre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>3.4 Les d\u00e9fenses<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Face au travail, les sujets sont souvent confront\u00e9s \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 contraignante, avec laquelle ils doivent composer, lutter, r\u00e9sister, mais parfois au d\u00e9triment de leur sant\u00e9. Faute de pouvoir adapter l&rsquo;organisation du travail \u00e0 des \u00eatres humains qui ont besoin d&rsquo;\u00e9quilibre, la souffrance na\u00eet et se traduit par l&rsquo;\u00e9laboration de strat\u00e9gies d\u00e9fensives individuelles et collectives. Les strat\u00e9gies d\u00e9fensives sont des dispositifs mis en place par les personnes pour contenir l&rsquo;angoisse et la souffrance. Individuelles ou collectives, elles s&rsquo;enracinent dans l&rsquo;histoire de chacun, son \u00e9ducation, sa personnalit\u00e9, son d\u00e9sir et son rapport au monde, dans ce cas-ci au travail \u00e9tudiant, mais elles expriment aussi une intentionnalit\u00e9 plus ou moins structur\u00e9e et organis\u00e9e par le collectif qui prend sa source en relation avec l&rsquo;organisation du travail.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9tudiants en ergoth\u00e9rapie sont \u00ab th\u00e9oriquement \u00bb conscients des risques ou des dangers inh\u00e9rents \u00e0 une organisation du travail trop centr\u00e9e sur une productivit\u00e9 qui contrevient \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre. Leur discours \u00e9tait fortement empreint de l&rsquo;id\u00e9e de mouvement et d&rsquo;\u00e9quilibre : souvent le groupe disait devoir: \u00ab surfer sur les notes \u00bb, \u00ab se tenir sur la cr\u00eate \u00bb, \u00ab marcher sur un fil \u00bb, etc. \u00c0 un certain moment, un participant (le seul gar\u00e7on en l&rsquo;occurrence) s&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9 v\u00eatu d&rsquo;un t-shirt portant le logo de l&rsquo;ordre professionnel : c&rsquo;\u00e9tait un funambule qui marchait sur un fil avec une perche entre les mains. Dans la bulle, il \u00e9tait \u00e9crit: \u00ab Si le quotidien devient un d\u00e9fi \u00bb. Cette figure a donn\u00e9 l&rsquo;occasion d&rsquo;avoir une discussion aux effets inattendus. Cette image du funambule est apparue riche de sens, au point d&rsquo;\u00eatre polys\u00e9mique. Du point de vue des \u00e9tudiants-participants, ce personnage repr\u00e9sentait la personne, mais plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le client, vivant avec des incapacit\u00e9s, d\u00e9ficiences ou handicaps physiques ou mentaux aux prises avec les r\u00e9alit\u00e9s de la vie, qui font que chaque activit\u00e9 devient pour lui ou elle un d\u00e9fi, au point de repr\u00e9senter un risque de chute fatale. Du point de vue des chercheurs, ce funambule pouvait repr\u00e9senter aussi le th\u00e9rapeute, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l&rsquo;ergoth\u00e9rapeute \u00e0 la recherche d&rsquo;\u00e9quilibre. Cette diff\u00e9rence marqu\u00e9e de points de vue a \u00e9tonn\u00e9 tout le monde. Les \u00e9tudiants ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9ticents \u00e0 reconna\u00eetre que cette m\u00e9taphore pouvait s&rsquo;appliquer pour eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span class=\"txt-j\">\u00c9tait-ce la figure de l&rsquo;acrobate, symbole du mouvement et de l&rsquo;\u00e9quilibre critique qui a pos\u00e9 probl\u00e8me dans la reconnaissance de la plausibilit\u00e9 de cette situation p\u00e9rilleuse pour soi\u00a0? Il peut \u00eatre plus acceptable d&rsquo;attribuer cette figure \u00e0 des clients qui sont n\u00e9cessairement dans une position d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e au d\u00e9part. \u00c9tait-ce la peur d&rsquo;envisager que l&rsquo;on soit aussi un \u00eatre humain fait de forces et de vuln\u00e9rabilit\u00e9s qui a fait rejeter, dans un premier temps, la possibilit\u00e9 de se trouver en \u00e9quilibre instable et en position de souffrance ? Rappelons que cette derni\u00e8re est d\u00e9finie, en psychodynamique du travail, comme un espace de lutte entre le bien-\u00eatre et la maladie. Ce n&rsquo;est pas un \u00e9tat statique ou une pathologie, du moins pas \u00e0 ce stade. La souffrance peut \u00eatre cr\u00e9atrice lorsqu&rsquo;il est possible de d\u00e9ployer son intelligence et son ing\u00e9niosit\u00e9 pour faire face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, mais elle peut donner l&rsquo;impression de marcher sur un fil. Elle peut aussi \u00eatre pathog\u00e8ne, lorsque les espaces de communication et de r\u00e9alisation sont bloqu\u00e9s et qu&rsquo;il devient impossible d&rsquo;\u00eatre reconnu dans sa contribution sp\u00e9cifique. <\/span><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;acrobatie du funambule r\u00e9f\u00e8re \u00e0 une situation dont on ne ma\u00eetrise pas parfaitement les lois. C&rsquo;est une condition qui consiste \u00e0 d\u00e9fier constamment les lois de la nature: la pesanteur, le temps et l&rsquo;espace. \u00ab Marcher sur un fil \u00bb, c&rsquo;est \u00e9galement prendre conscience des limites du possible et une occasion de les apprivoiser, de les respecter, et de les repousser. La discussion avec les \u00e9tudiants a progress\u00e9 dans ce sens, et a donn\u00e9 lieu \u00e0 un \u00e9change. C&rsquo;est \u00e0 ce moment de la discussion que des participants ont avou\u00e9 avoir v\u00e9cu un \u00e9pisode douloureux li\u00e9 \u00e0 une organisation du travail trop intense. Une \u00e9tudiante a racont\u00e9 son exp\u00e9rience du burnout durant ses \u00e9tudes coll\u00e9giales et a dit ne plus jamais vouloir revivre une telle situation. Apr\u00e8s plusieurs mois de maladie, qui s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e \u00eatre une d\u00e9pression, elle a pris conscience des exigences que la soci\u00e9t\u00e9 lui avait impos\u00e9es: ses parents, ses professeurs, puis celles qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait elle-m\u00eame impos\u00e9 puisqu&rsquo;elle les avait graduellement int\u00e9rioris\u00e9es, ce qui l&rsquo;avait conduite aux portes de la d\u00e9pression. Son t\u00e9moignage a permis que les r\u00e9actions d\u00e9fensives des autres s&rsquo;abaissent progressivement et que des exp\u00e9riences de v\u00e9cus scolaires soient \u00e9chang\u00e9es, montrant l\u00e0 comment la course \u00e0 l&rsquo;excellence et aux r\u00e9compenses pouvait s&rsquo;accompagner aussi de d\u00e9tresses mal discern\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Il existe ainsi un d\u00e9sir de perfection chez ces \u00e9tudiants, qui a \u00e9t\u00e9 entretenu de mani\u00e8re quasi narcissique, puisque la plupart du temps ils ont re\u00e7u des \u00e9loges de la part des professeurs et de leurs pairs. Il est \u00e9galement difficile pour eux de recevoir une critique. Par exemple, lors des \u00e9valuations de stage ou dans la discussion avec les autres \u00e9tudiants, lorsque des commentaires jug\u00e9s n\u00e9gatifs sont faits sur le travail, ces \u00e9tudiants ont tendance \u00e0 recevoir la critique sur un plan personnel. L&rsquo;image d&rsquo;eux-m\u00eames en est directement affect\u00e9e. Lors de ces \u00e9valuations, les \u00e9tudiants sont confront\u00e9s \u00e0 de nouveaux rapports sociaux dans lesquels ils doivent accepter de ne pas toujours \u00eatre premiers de classe et de recevoir de l&rsquo;opposition, sans que leur ego soit d\u00e9stabilis\u00e9. De l\u00e0 persiste un risque de fuir les situations conflictuelles puisqu&rsquo;un d\u00e9saccord sur le plan des id\u00e9es est per\u00e7u comme une menace \u00e0 l&rsquo;image de soi.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"conclusion\" name=\"conclusion\"><\/a>Conclusion<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le m\u00e9canisme d\u00e9fensif probablement inh\u00e9rent aux professions en relation d&rsquo;aide, comme chez ces \u00e9tudiants en ergoth\u00e9rapie, et chez les femmes en particulier, est de vouloir remplacer la performance attendue (autrefois les notes) par un id\u00e9al d&rsquo;\u00e9quilibre \u00e0 atteindre extr\u00eamement exigeant: celui de performer dans l&rsquo;image de l&rsquo;\u00e9quilibre. C&rsquo;est du moins ce que nous avons retenu de l&rsquo;essentiel des propos et que nous proposons comme th\u00e8me de discussion plus large. Dans le d\u00e9sir de projeter une image quasi parfaite de soi, il n&rsquo;y a pas de place pour la fatigue, la mauvaise humeur, le d\u00e9saccord, l&rsquo;erreur ou l&rsquo;instabilit\u00e9, m\u00eame temporaire. La client\u00e8le, et la soci\u00e9t\u00e9, n&rsquo;accepterait pas de la part des th\u00e9rapeutes que ceux-ci puissent montrer des affects jug\u00e9s n\u00e9gatifs donnant lieu \u00e0 une image d&rsquo;imperfection. Il y a l\u00e0 donc un risque potentiel de glisser vers une id\u00e9ologie d\u00e9fensive, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;entrer dans des conduites survalorisant la responsabilit\u00e9 individuelle d&rsquo;adaptation aux situations au d\u00e9triment d&rsquo;une critique des contraintes syst\u00e9miques puisque le contexte dans lequel les ergoth\u00e9rapeutes \u0153uvrent n&rsquo;est pas parfait, loin de l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Les recherches en psychodynamique du travail ont montr\u00e9 qu&rsquo;une id\u00e9ologie d\u00e9fensive de m\u00e9tier s&rsquo;\u00e9rige contre les effets agresseurs de l&rsquo;organisation du travail (Carpentier-Roy et V\u00e9zina, 2000). Elle intervient quand la menace se fait forte et que les marges de man\u0153uvre sont \u00e9troites. Elle exprime en quelque sorte une radicalisation des conduites d\u00e9fensives. Rappelons que l&rsquo;id\u00e9ologie d\u00e9fensive est d\u00e9finie comme un ensemble de comportements \u00ab valoris\u00e9s \u00bb par le groupe tout entier. C&rsquo;est une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre qui devient une norme de r\u00e9f\u00e9rence pour tous, et \u00e0 laquelle il faut s&rsquo;adapter et se conformer, au risque d&rsquo;\u00eatre marginalis\u00e9 ou exclu du groupe. En somme, nous croyons avoir d\u00e9cel\u00e9 cette possibilit\u00e9 chez ce groupe d&rsquo;\u00e9tudiants, analyse qui peut s&rsquo;appliquer \u00e9galement \u00e0 un ensemble plus large tel que nous l&rsquo;ont montr\u00e9 les discussions ult\u00e9rieures avec des ergoth\u00e9rapeutes, que cette id\u00e9ologie d\u00e9fensive puisse \u00eatre reli\u00e9e aux professions en relation d&rsquo;aide.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"auteur\" name=\"auteur\"><\/a>Auteur<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Marie-France Maranda<\/strong> est professeure titulaire au D\u00e9partement des fondements et pratiques en \u00e9ducation de l&rsquo;Universit\u00e9 Laval.<br \/>\nCourriel : Marie-France.Maranda@fse.ulaval.ca<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">D\u00e9partement des fondements et pratiques en \u00e9ducation<br \/>\nBureau 654<br \/>\nFacult\u00e9 des sciences de l&rsquo;\u00e9ducation<br \/>\nUniversit\u00e9 Laval<br \/>\nQu\u00e9bec (Qu\u00e9bec)<br \/>\nG1K 7P4<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a id=\"abstract\" name=\"abstract\"><\/a>Abstract<\/h3>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: justify;\">This article presents the findings from a survey on work psychodynamics conducted on undergraduate students enrolled in an occupational therapy program at a Qu\u00e9bec university. The theoretical and practical challenge of the research was to transpose the notion of work, which is usually understood in the context of production of goods and services, into the context of university education. The theoretical and methodological framework of Christophe Dejours\u2019 work was chosen as a means of studying the pleasure, suffering and individual and collective defensive strategies flowing from the relationship to work. This theoretical reading enabled us to identify among the students certain defensive mechanisms that are specific to helping professions and related milieus and are constructed during training. According to our findings, the search for balance, a primordial value in occupational therapy, could suggest a set of ideals that exerts so much pressure on performance that it could be dangerous to mental health.<\/p>\n<h3 class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><a name=\"references\"><\/a><span class=\"s-titre\">R\u00e9f\u00e9rences<\/span><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">CARPENTIER-ROY, M.-C. et M. V\u00c9ZINA (2000). <em>Le travail et ses malentendus, Enqu\u00eates de psychodynamique\u00a0du travail au Qu\u00e9bec<\/em>, Les Presses de l&rsquo;Universit\u00e9 Laval et Octar\u00e8s.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">DE BANDT, J., C. DEJOURS et C. DUBAR (1995). <em>La France malade du travail<\/em>, Paris, Bayard \u00c9ditions, 207 p.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">DEJOURS, C. (2000). <em>Travail, usure mentale. De la psychopathologie \u00e0 la psychodynamique du travail<\/em>. Paris, Bayard \u00c9ditions, 3e \u00e9dition, 263 p.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">DEJOURS, C., D. DESSORS et P. MOLINIER (1998). <em>Pour comprendre la r\u00e9sistance au changement<\/em>. Documents pour le m\u00e9decin du travail, \u00c9d. INRS et Minist\u00e8re du Travail, Direction des Relations du travail, 58 : 112-117.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">EGAN, G. (1987). <em>Communication dans la relation d&rsquo;aide<\/em>. \u00c9tudes vivantes<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">LECLERC, C. (1999). <em>Comprendre et construire les groupes<\/em>. Qu\u00e9bec-Lyon : Presses de l&rsquo;Universit\u00e9 Laval et Chroniques sociales, 322 p.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">LANDRY, R. (1997). <em>L&rsquo;analyse de contenu, recherche sociale : de la probl\u00e9matique \u00e0 la collecte des donn\u00e9es<\/em>. Ste-Foy : Les Presses de l&rsquo;Universit\u00e9 Laval.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">LECLERC, C. et M.-F. Maranda (2002b). The Psychodynamic of Work: Action Research in an Academic Setting. <em>Canadian Journal of Counselling<\/em>, 36, 3 : 194-210.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">MARANDA, M.-F. et C. LECLERC (2002a). Vie universitaire : Passion et performance instrument\u00e9es. <em>L&rsquo;orientation scolaire et professionnelle<\/em>, 31, 3 : 373-392.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marie-France MARANDA Auteur R\u00e9sum\u00e9\/Abstract Cet article pr\u00e9sente les r\u00e9sultats d&rsquo;une enqu\u00eate de psychodynamique du travail effectu\u00e9e aupr\u00e8s d&rsquo;\u00e9tudiantes et \u00e9tudiants de premier cycle d&rsquo;une universit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise inscrits dans un programme&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":101011,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[95],"tags":[],"class_list":["post-7088","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-volume-11-numero-2-2007"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7088","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/101011"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7088"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7088\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7094,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7088\/revisions\/7094"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7088"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7088"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7088"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}