{"id":6478,"date":"2004-02-02T01:33:51","date_gmt":"2004-02-02T00:33:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/?p=6478"},"modified":"2016-02-02T01:53:24","modified_gmt":"2016-02-02T00:53:24","slug":"quelques-aspects-du-dialogue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/2004\/quelques-aspects-du-dialogue\/","title":{"rendered":"Quelques aspects du dialogue"},"content":{"rendered":"<p><em><strong>Andr\u00e9 DE PERETTI<a href=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Volume09_3-4_04_peretti.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-6320 size-full\" src=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/PDF.png\" alt=\"PDF\" width=\"50\" height=\"50\" \/><\/a><\/strong><b><\/b><\/em><\/p>\n<hr width=\"100%\" \/>\n<p><strong><span class=\"lien-1\"><a href=\"#auteur\">Auteur<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"s-titre\"><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt-nj\"><i><br \/>\n<\/i><span class=\"resume\">\u00c0 chaque instant, nous nous rendons compte\u00a0combien le dialogue est difficile et combien nombre d\u2019\u00e9cueils\u00a0nous guettent. Nous les recensons \u00e0 la suite des travaux de Porter\u00a0pour terminer par l\u2019\u00e9vocation de la figure embl\u00e9matique\u00a0d\u2019Abraham, mod\u00e8le de l\u2019accueil non d\u00e9fensif.<\/span><\/p>\n<p class=\"s-titre\"><strong>Contenu<\/strong><\/p>\n<p class=\"s-titre\"><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu1\">Les valeurs\u00a0diff\u00e9rentes des mots<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu2\"><br \/>\nLa communication par les \u00abr\u00f4les\u00bb<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu3\"><br \/>\nUne image inexacte d\u2019autrui<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu4\"><br \/>\nLa difficile situation de \u00abcompr\u00e9hension\u00bb<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu5\"><br \/>\nLa totalit\u00e9 de la personne est engag\u00e9e<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu6\"><br \/>\nLa peur de la communication<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu7\"><br \/>\nLa crainte d\u2019\u00eatre transform\u00e9<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu8\"><br \/>\nUn mod\u00e8le\u00a0: Abraham, l\u2019homme non d\u00e9fensif<\/a><\/span><\/p>\n<hr align=\"left\" width=\"33%\" \/>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a name=\"contenu1\"><\/a>Les valeurs diff\u00e9rentes\u00a0des mots<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Les langages que nous utilisons sont toujours diff\u00e9rents\u00a0m\u00eame si nous parlons la m\u00eame langue. Non seulement nous sommes\u00a0s\u00e9par\u00e9s les uns des autres par des sp\u00e9cialit\u00e9s\u00a0professionnelles, par des termes techniques qui nous sont habituels\u00a0;\u00a0mais les mots du langage courant sont aussi charg\u00e9s de valeurs\u00a0tr\u00e8s diff\u00e9rentes pour les uns et pour les autres. Jung eut\u00a0l\u2019id\u00e9e de quelques recherches sur les associations entre les\u00a0mots et les sentiments. Il constitua une liste de termes qu\u2019il appela\u00a0\u00ab\u00a0mots inducteurs\u00a0\u00bb et il constata que des termes\u00a0simples pouvaient faire probl\u00e8me pour une personne d\u00e9termin\u00e9e\u00a0(Jung, 1962, p.1.35-141). Car ces mots ne sont pas alors charg\u00e9s\u00a0seulement d\u2019une valeur d\u2019usage habituelle, mais ils prennent\u00a0pour cette personne une valeur affective, intense, une valeur critique.\u00a0Ce ne sont plus des mots poss\u00e9dant une charge moyenne de signification\u00a0valable pour tout le\u00a0monde. Ce sont des mots qui provoquent un grand\u00a0retentissement dans la personne, autour d\u2019un amas de souvenirs, de\u00a0\u00ab\u00a0conglom\u00e9rats de repr\u00e9sentations id\u00e9o-affectives\u00a0\u00bb\u00a0(Jung, 1963, p.50), trahissant un probl\u00e8me int\u00e9rieur.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">C\u2019est \u00e0 partir de ces constatations\u00a0que Jung \u00e9labora sa th\u00e9orie des \u00ab\u00a0complexes\u00a0\u00bb.\u00a0On lui attribue, d\u2019ailleurs, la paternit\u00e9 de ce concept (Fernandez-Zo\u00efla,\u00a01993, p.23).<i>Chacun sait aujourd\u2019hui, <\/i>\u00e9crit Jung<i>,\u00a0\u00ab\u00a0que l\u2019on a des complexes\u00a0\u00bb. Mais<\/i> <i>que\u00a0des complexes peuvent \u00ab\u00a0nous avoir\u00a0\u00bb<\/i> (Jung,\u00a01962, p.181).\u00a0\u00ab\u00a0Et plus un sujet a de \u00a0<i>complexes<\/i>,\u00a0plus il est confisqu\u00e9 par eux, plus il est dans un \u00e9tat\u00a0de <i>possession<\/i>\u00a0\u00bb(Jung, 1964, p.234). Certains mots ont\u00a0des sens qui \u00e9voquent nos complexes, c\u2019est-\u00e0-dire un\u00a0ensemble de tensions non r\u00e9solues, qui font partie de notre histoire\u00a0personnelle, de notre \u00e9ducation, mais surtout r\u00e9prim\u00e9es\u00a0\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous-m\u00eames et qui constitue\u00a0une sorte de parasite, d\u2019\u00e9tat dans l\u2019\u00e9tat. En\u00a0effet, \u00ab\u00a0un complexe nous plonge un temps dans un \u00e9tat\u00a0de<i> non-libert\u00e9<\/i>\u00a0\u00bb.<i> <\/i>Il\u00a0se comporte\u00a0\u00ab\u00a0dans l\u2019espace conscient comme un<i> corpus alienum \u00a0<\/i>anim\u00e9 d\u2019une vie propre\u00a0\u00bb (Jung, 1962, p.182).<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Premi\u00e8re r\u00e9flexion, par cons\u00e9quent\u00a0:\u00a0les mots peuvent avoir pour chaque personne des valeurs diff\u00e9rentes.\u00a0Nous sommes s\u00fbrs que certains peuvent prendre des significations\u00a0diverses, selon nos origines, nos exp\u00e9riences et nos humeurs, et\u00a0que des noms qui nous paraissent importants sont, au contraire, d\u00e9sagr\u00e9ables\u00a0pour d\u2019autres. Dans tout essai de communication, nous nous heurtons\u00a0donc \u00e0 ce probl\u00e8me\u00a0: sommes-nous s\u00fbrs que les\u00a0termes que nous employons peuvent \u00eatre saisis par les autres avec\u00a0leur intention pr\u00e9cise, leur tonalit\u00e9, leur intensit\u00e9,\u00a0et la valeur ou la signification que nous voulons leur donner\u00a0?<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a id=\"contenu2\" name=\"contenu2\"><\/a>La communication\u00a0par les \u00ab\u00a0r\u00f4les\u00a0\u00bb<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Une deuxi\u00e8me difficult\u00e9\u00a0fondamentale tient \u00e0 l\u2019image que nous nous faisons de nous-m\u00eames\u00a0quand nous nous exprimons \u00e0 autrui et, aussi, de l\u2019image que\u00a0nous nous faisons d\u2019autrui quand nous nous adressons \u00e0 lui.\u00a0Nous ne parlons pas de la m\u00eame mani\u00e8re, lorsque nous nous\u00a0exprimons \u00e0 un coll\u00e8gue, \u00e0 un ami, ou, au contraire\u00a0\u00e0 un sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique, ou \u00e0 quelqu\u2019un\u00a0que nous ne connaissons pas, ou \u00e0 quelqu\u2019un vis-\u00e0-vis\u00a0duquel nous \u00e9prouvons de l\u2019animosit\u00e9. L\u2019image\u00a0que nous nous faisons de notre interlocuteur transforme la teneur du message\u00a0que nous lui adressons. Car un message n\u2019est pas simplement jet\u00e9\u00a0dans l\u2019absolu, il est adh\u00e9rent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0qui nous entoure, il est renvoy\u00e9 \u00e0 une personne qui est\u00a0l\u00e0, et l\u2019image que nous nous faisons d\u2019elle et l\u2019image\u00a0que nous faisons de nous par rapport \u00e0 elle sont extr\u00eamement\u00a0importantes.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">On peut dire, en premier lieu\u00a0: l\u2019image que\u00a0nous nous faisons de nous-m\u00eames, ce que nous appelons volontiers\u00a0notre personnalit\u00e9, n\u2019est pas exactement notre personnalit\u00e9.\u00a0Nous avons tendance \u00e0 nous voir un petit peu mieux, ou moins bien,\u00a0que nature et \u00e0 nous arranger.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Nous nous faisons de nous une id\u00e9e qui, m\u00eame\u00a0si elle devient \u00e0 des moments privil\u00e9gi\u00e9s tr\u00e8s\u00a0exacte, r\u00e9aliste, humble, ne peut jamais \u00eatre totalement\u00a0connue par nous au moment m\u00eame o\u00f9 nous sommes en relation\u00a0avec autrui. Nous ne pouvons pas \u00eatre la totalit\u00e9 de ce que\u00a0nous sommes \u00e0 chaque instant, et nous choisissons d\u2019\u00eatre\u00a0une s\u00e9rie d\u2019approximations de nous-m\u00eames dans la relation\u00a0avec autrui.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Pour Moreno (1954, p.29), nous sommes oblig\u00e9s \u00e0\u00a0chaque instant &#8211; \u00e9tant donn\u00e9 que notre personnalit\u00e9\u00a0est plus riche que les approximations que nous en donnons &#8211; de nous figer\u00a0dans des r\u00f4les. Et ces r\u00f4les sont pratiques, ils ont un aspect\u00a0utilitaire. Nous prenons au cours de nos journ\u00e9es des r\u00f4les\u00a0successifs\u00a0: p\u00e8re ou m\u00e8re de famille, coll\u00e8gue,\u00a0camarade, associ\u00e9, partenaire ; il y a le r\u00f4le du chef et\u00a0du subordonn\u00e9 (et tout le monde est \u00e0 la fois chef et subordonn\u00e9).\u00a0Il y a le r\u00f4le du personnage s\u00e9rieux ou celui du plaisantin.\u00a0Nous recourons \u00e0 une s\u00e9rie de r\u00f4les pour agir et communiquer\u00a0et chacun n\u2019est qu\u2019une approximation, qu\u2019un masque qui,\u00a0\u00e0 la fois, nous r\u00e9v\u00e8le et nous cache aux yeux des\u00a0autres, comme \u00e0 nos propres yeux.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Notre image, dans ces conditions, est une image assez\u00a0instable, m\u00eame si elle reste, bien entendu, lest\u00e9e par une\u00a0profondeur int\u00e9rieure, qui est notre personnalit\u00e9 authentique.\u00a0Mais il est aussi difficile de se d\u00e9couvrir soi-m\u00eame (nous\u00a0le savons depuis Socrate), que de d\u00e9couvrir les autres.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Entrer en communication avec autrui c\u2019est d\u2019abord\u00a0entrer en communication avec soi. Car nous ne sommes pas autant en communication\u00a0avec nous-m\u00eames que nous l\u2019imaginons. La seule communication\u00a0vraie doit se faire avec la totalit\u00e9 de ce que nous sommes, avec\u00a0la s\u00e9rie de nos difficult\u00e9s et l\u2019ensemble de nos r\u00f4les.\u00a0Et cette communication intime avec soi suppose la reconnaissance de nos\u00a0r\u00f4les\u00a0; elle exige que nous sachions les utiliser sans \u00eatre\u00a0dupes de leur caract\u00e8re fractionnaire et sans \u00eatre dupes\u00a0aussi du fait qu\u2019ils nous emp\u00eachent d\u2019entrer en relation\u00a0authentique avec autrui.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"contenu3\" name=\"contenu3\"><\/a>Une image\u00a0inexacte d\u2019autrui<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Nous nous faisons aussi une image particuli\u00e8re des autres et cette\u00a0image entra\u00eene des m\u00e9canismes psychologiques tr\u00e8s\u00a0vari\u00e9s. D\u2019abord, nous avons une premi\u00e8re tendance \u00e0\u00a0imaginer les autres \u00e0 notre image. Nous leur attribuons ce que\u00a0nous sommes, nous les identifions \u00e0 nous et nous leur parlons comme\u00a0s\u2019ils \u00e9taient nous-m\u00eames\u00a0: d\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9tonnement\u00a0que nous \u00e9prouvons lorsque nous constatons qu\u2019ils ne sont\u00a0pas tout \u00e0 fait comme nous\u00a0! Cela nous ennuie et nous trouble\u00a0profond\u00e9ment. Alors que nous avions g\u00e9n\u00e9reusement\u00a0pr\u00eat\u00e9 notre caract\u00e8re aux autres, nous voil\u00e0\u00a0oblig\u00e9s de d\u00e9couvrir qu\u2019ils ont chacun leur personnalit\u00e9,\u00a0diff\u00e9rente et distincte. Ainsi, dans un premier mouvement, nous\u00a0voyons les gens en tant qu\u2019identifi\u00e9s \u00e0 nous\u00a0;\u00a0nous projetons notre personnalit\u00e9 sur eux mais parfois de telle\u00a0fa\u00e7on que nous n\u2019arrivons plus \u00e0 les voir tels qu\u2019ils\u00a0sont. Nous ne prenons plus en compte leur sp\u00e9cificit\u00e9 et\u00a0nous nions leurs caract\u00e9ristiques propres (Cf. Abric, 1999, p.11).<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Ensuite, autre mani\u00e8re, nous essayons de nous identifier\u00a0\u00e0 eux, nous les \u00ab\u00a0introjectons\u00a0\u00bb\u00a0: nous\u00a0prenons quelque chose en eux qui nous para\u00eet diff\u00e9rent de\u00a0nous et nous mettons ce quelque chose en relation avec l\u2019int\u00e9rieur\u00a0de nous-m\u00eames, r\u00e9veillant ainsi une part de nous inconnue\u00a0ou que nous pensions telle.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">D\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, identification\u00a0ou introjection, nous nous faisons d\u2019autrui une repr\u00e9sentation\u00a0ou une image inexacte\u00a0: soit parce que nous avons projet\u00e9\u00a0inconsid\u00e9r\u00e9ment sur lui (par un mouvement permanent et inconscient),\u00a0nos propres traits\u00a0; soit parce qu\u2019au contraire nous essayons\u00a0d\u2019assimiler ses traits (Cf. Jung, 1993, p.412-413, p.430\u00a0; Abric,\u00a01999, id. p.11).<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Cette esp\u00e8ce de jeu d\u2019images ou de repr\u00e9sentations,\u00a0fait que nous ne savons jamais tr\u00e8s bien qui nous sommes et en\u00a0face de qui nous sommes\u00a0! Nous avons tendance alors \u00e0 simplifier\u00a0les choses\u00a0pour des raisons pratiques : nous prenons de nous une\u00a0image fig\u00e9e et provisoire parce qu\u2019il est difficile d\u2019\u00e9couter\u00a0en s\u2019\u00e9coutant, en se d\u00e9couvrant soi-m\u00eame \u00e0\u00a0l\u2019int\u00e9rieur de soi et d\u2019autrui aussi. Nous avons plut\u00f4t\u00a0l\u2019habitude de nous \u00e9couter dans des paroles par lesquelles,\u00a0\u00e0 la fois et paradoxalement, nous nous lions aux autres et nous\u00a0nous mettons \u00e0 distance d\u2019eux.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Toute tentative de communication n\u2019est pas n\u00e9cessairement\u00a0essai de dialogue authentique. Elle peut \u00eatre une mani\u00e8re\u00a0de maintenir autrui \u00e0 distance sur des limites bien d\u00e9finies\u00a0et de nous mettre nous-m\u00eames dans des conditions o\u00f9 nous\u00a0nous cantonnons \u00e0 une certaine partie de nous-m\u00eames que nous\u00a0choisissons.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"contenu4\" name=\"contenu4\"><\/a>La\u00a0difficile situation de \u00ab compr\u00e9hension\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Une troisi\u00e8me difficult\u00e9 de la communication\u00a0tient \u00e0 la fa\u00e7on dont nous abordons autrui, dont nous nous\u00a0pla\u00e7ons en face de lui. Ce probl\u00e8me a fait l\u2019objet\u00a0de recherches par des disciples de Rogers \u00e0 partir des enregistrements\u00a0effectu\u00e9s \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat\u00a0de Ohio (<i>Ohio<\/i> <i>State<\/i> <i>University<\/i>) (Rogers et Kinget,\u00a01971, I, p.259-260\u00a0; de Peretti, 1997, p.227-230). L\u2019un d\u2019eux,\u00a0Porter (1950), a constat\u00e9 que dans un dialogue et suivant les cas,\u00a0on pouvait se placer dans des relations particuli\u00e8res par rapport\u00a0\u00e0 une personne. On pouvait d\u00e9cider quelques chose et donner\u00a0un ordre \u00e0 cette personne. On se pla\u00e7ait alors en position\u00a0d\u2019autorit\u00e9. On pouvait donner un conseil et on sait le prix\u00a0que les gens attachent, soit \u00e0 donner des conseils, soit \u00e0\u00a0ne pas les suivre (le conseil est, somme toute, un ordre d\u00e9guis\u00e9,\u00a0camoufl\u00e9, envelopp\u00e9). On pouvait se mettre en face d\u2019une\u00a0personne en situation de juge ou de censeur et lui dire\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est\u00a0bien\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas bien\u00a0\u00bb.\u00a0\u00ab\u00a0C\u2019est\u00a0juste\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0C\u2019est stupide\u00a0\u00bb (Cf.\u00a0Rogers, 1970b, p.17). Il est \u00ab\u00a0assez curieux, remarque Carl\u00a0Rogers, qu\u2019un jugement positif est aussi mena\u00e7ant en fin de\u00a0compte qu\u2019un jugement p\u00e9joratif, puisque dire \u00e0 quelqu\u2019un\u00a0qu\u2019il agit bien suppose que vous avez aussi le droit de lui dire\u00a0qu\u2019il agit mal\u00a0\u00bb (Rogers, id., p.43). On pouvait se mettre\u00a0devant une personne en position d\u2019enqu\u00eate\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce\u00a0que vous me racontez-l\u00e0\u00a0?\u00a0Comment se fait-il que\u00a0?\u00a0\u00bb.\u00a0On pouvait se mettre en face d\u2019une personne en situation d\u2019interpr\u00e9tation\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Finalement, ce que vous venez de me dire, si je le rapporte\u00a0\u00e0 ce que vous m\u2019avez dit avant-hier\u2026\u00a0\u00bb. Ainsi\u00a0on rassemble quelques propos, on essaie de leur trouver une signification\u00a0plus g\u00e9n\u00e9rale et on les interpr\u00e8te. Or, il faut \u00ab\u00a0r\u00e9sister\u00a0\u00e0 la tentation d\u2019interpr\u00e9ter trop vite, reconna\u00eetre\u00a0que la prise de conscience est une exp\u00e9rience qui doit \u00eatre\u00a0atteinte <i>par le sujet<\/i>, et non pas une exp\u00e9rience qui doit\u00a0\u00eatre impos\u00e9e par le th\u00e9rapeute\u00a0\u00bb (Rogers,\u00a01970a, I, p. 197).<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Ces diff\u00e9rentes situations que nous venons d\u2019\u00e9num\u00e9rer\u00a0ont tendance \u00e0 interrompre la communication, car \u00ab\u00a0persuader,\u00a0rassurer, instruire ou moraliser ont pour r\u00e9sultat un accroissement\u00a0et non une r\u00e9duction des r\u00e9sistances, un refus de continuer\u00a0\u00e0 s\u2019exprimer et \u00e0 explorer les attitudes\u00a0\u00bb\u00a0(Porter, 1950, p.6). Celles o\u00f9 pr\u00e9dominent la d\u00e9cision,\u00a0le conseil, la suggestion, l\u2019aide m\u00eame, sont des comportements\u00a0\u00ab\u00a0directifs\u00a0\u00bb qui ont tendance \u00e0 augmenter\u00a0la d\u00e9pendance affective. Tous les comportements que ces situations\u00a0occasionnent, r\u00e9duisent la solitude inh\u00e9rente \u00e0 la\u00a0libert\u00e9, affaiblissent l\u2019\u00e9preuve de la responsabilit\u00e9\u00a0;\u00a0mais ils diminuent l\u2019angoisse. Un ordre, un conseil, une menace sont\u00a0lib\u00e9ratoires par rapport \u00e0 l\u2019angoisse, et de cela nous\u00a0leur sommes reconnaissants la plupart du temps, car nous n\u2019aimons\u00a0pas beaucoup la solitude et l\u2019angoisse. Mais ce faisant elles freinent\u00a0aussi l\u2019explicitation ou la clarification des communications.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Les situations d\u2019\u00e9valuation, de jugement,\u00a0sont des situations qui retentissent encore plus fortement que les pr\u00e9c\u00e9dentes\u00a0au niveau de la communication, elles la bloquent. Car tout jugement conduit\u00a0\u00e0 des attitudes d\u00e9fensives. Malheureusement, le comportement\u00a0de jugement est un des plus fr\u00e9quents, et nous sommes tr\u00e8s\u00a0d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9s d\u2019apprendre qu\u2019il faudrait\u00a0s\u2019abstenir de juger. Il y a l\u00e0 un extraordinaire probl\u00e8me\u00a0quand on songe que le \u00ab\u00a0Ne jugez pas\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9vangile\u00a0(Matthieu, ch.7, 1\u00a0; Luc, ch.6, 37) n\u2019ait pu encore \u00eatre\u00a0re\u00e7u et compris d\u2019une mani\u00e8re claire apr\u00e8s 2000\u00a0ans\u00a0! Notre premi\u00e8re r\u00e9action lorsque quelqu\u2019un\u00a0nous parle \u00a0\u00ab\u00a0est une \u00e9valuation imm\u00e9diate,\u00a0un jugement plut\u00f4t qu\u2019un effort de compr\u00e9hension\u00a0\u00bb\u00a0(Rogers, 1970b, p.17)\u00a0\u00bb. Or, comme le fait observer Roger Mehl,\u00a0\u00ab\u00a0d\u00e8s que je juge autrui, la communication est rompue.\u00a0Car c\u2019est ici le contraire de reconna\u00eetre. Juger c\u2019est\u00a0rejeter hors du monde des personnes, dans le monde des choses\u00a0: c\u2019est\u00a0faire d\u2019autrui un produit de divers facteurs que je dissocie par\u00a0l\u2019analyse, c\u2019est inventorier un \u00eatre et ne pas le saluer\u00a0dans sa transcendance\u00a0\u00bb (Mehl, 1967, p.18).<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"contenu5\" name=\"contenu5\"><\/a>La totalit\u00e9\u00a0de la personne est engag\u00e9e<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Une quatri\u00e8me consid\u00e9ration\u00a0: nous nous imaginons souvent\u00a0que le dialogue se passe essentiellement au niveau rationnel et intellectuel.\u00a0Or il n\u2019en est rien. A moins d\u2019\u00eatre une joute oratoire\u00a0ou intellectuelle, la communication est port\u00e9e par le courant des\u00a0attitudes que nous engageons r\u00e9ellement en face des autres personnes\u00a0et qui est influenc\u00e9 en retour par leurs attitudes \u00e0 elles.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Ce sont des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9motifs, affectifs\u00a0qui nous r\u00e9v\u00e8lent que nous ne sommes pas simplement limit\u00e9s\u00a0et encadr\u00e9s par un langage rationnel souvent facilitant. En r\u00e9alit\u00e9\u00a0nous disons toujours autre chose que ce que nous croyons dire\u00a0; nous\u00a0disons toujours plus, et ce plus n\u2019est pas toujours autant conforme\u00a0\u00e0 notre image id\u00e9ale que nous le souhaiterions. Ainsi il\u00a0arrive souvent que nous disions surtout ce que nous ne voulons pas dire,\u00a0que nous n\u2019arrivions pas toujours \u00e0 ma\u00eetriser compl\u00e8tement\u00a0ce que nous sommes en train de dire. Ce qui revient \u00e0 reconna\u00eetre\u00a0que nous nous pla\u00e7ons \u00e0 un niveau affectif et que notre\u00a0attitude profonde de langage nous engage tr\u00e8s profond\u00e9ment.\u00a0C\u2019est elle qui finalement d\u00e9termine la communication ou l\u2019emp\u00eache.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Au fond nous communiquons mieux que nous pourrions le\u00a0penser \u00e9tant donn\u00e9 toutes les difficult\u00e9s que nous\u00a0venons d\u2019\u00e9noncer. Cela tient au fait que la communication\u00a0ne se passe pas seulement au niveau du verbal. C\u2019est \u00e0 un\u00a0niveau plus profond qu\u2019elle se d\u00e9roule. En effet, la communication\u00a0entre les personnes s\u2019op\u00e8re par ce qu\u2019elles ont de plus\u00a0personnel. Paradoxalement, nous ne communiquons r\u00e9ellement que\u00a0dans ce qui ne se communique pas \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Nous\u00a0nous trouvons alors au niveau de cette communion silencieuse d\u00e9crite\u00a0par P\u00e9guy\u00a0: \u00ab\u00a0Heureux deux amis qui s\u2019aiment\u00a0assez (\u2026), qui se connaissent assez , qui s\u2019entendent assez,\u00a0qui sont assez parents, qui pensent et sentent assez de m\u00eame, assez\u00a0ensemble en dedans chacun s\u00e9par\u00e9ment, assez les m\u00eames\u00a0c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, qui \u00e9prouvent, qui go\u00fbtent\u00a0le plaisir de se taire ensemble\u00a0\u00bb (P\u00e9guy, 1961, p.664).\u00a0Ces rares moments ont le privil\u00e8ge de nous placer en face d\u2019autrui\u00a0et en face de nous-m\u00eames, de telle sorte que c\u2019est la totalit\u00e9\u00a0de la personne qui est engag\u00e9e dans un dialogue et pas simplement\u00a0les r\u00f4les intellectuels, professionnels ou sociaux derri\u00e8re\u00a0lesquels nous nous abritons habituellement.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"contenu6\" name=\"contenu6\"><\/a>La peur\u00a0de la communication<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Lorsqu\u2019une personne nous parle nous nous pr\u00e9cipitons souvent\u00a0sur quelque chose de ce qu\u2019elle nous dit et qui nous pla\u00eet\u00a0ou nous d\u00e9pla\u00eet fortement, qui para\u00eet tr\u00e8s proche\u00a0de nos pr\u00e9occupations\u00a0: nous n\u2019attendons pas pour voir\u00a0si ce qu\u2019elle nous dit est autre chose que ce qu\u2019elle para\u00eet\u00a0nous dire\u00a0! Or, un message est toujours plus qu\u2019il ne para\u00eet\u00a0et notre paresse ou notre promptitude est telle que nous omettons souvent\u00a0d\u2019en accepter tout le contenu.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Nous avons peur d\u2019entrer en relation avec autrui.\u00a0Car dans cet exercice nous ne sommes pas toujours tr\u00e8s nets. Nous\u00a0sommes ambivalents, ambigus ou contradictoires. Nous voulons \u00e0\u00a0la fois entrer en communication avec autrui et nous voulons ne pas entrer\u00a0en communication avec lui. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019ambivalence\u00a0est un ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9n\u00e9ral. Il appara\u00eet\u00a0dans tous les faits psychosociaux. Par exemple, les chefs d\u2019entreprise\u00a0veulent et ne veulent pas que leurs ouvriers participent \u00e0 la gestion\u00a0de l\u2019entreprise\u00a0; les salari\u00e9s (et les syndicats) veulent\u00a0et ne veulent pas participer. Nous voulons et nous ne voulons pas. Nous\u00a0voulons \u00eatre aim\u00e9s et nous avons peur d\u2019\u00eatre aim\u00e9s\u00a0;\u00a0nous voulons communiquer et nous avons peur de communiquer. Nous voulons\u00a0bien accueillir les autres, mais dans certaines limites de fa\u00e7on\u00a0\u00e0 les tenir \u00e0 distance.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Ainsi nos relations avec une personne sont souvent marqu\u00e9es\u00a0par le d\u00e9sir de l\u2019influencer, mais tout autant marqu\u00e9es\u00a0par la crainte d\u2019\u00eatre influenc\u00e9s par elle en retour.\u00a0Tant il est vrai que nous ressentons dans toute relation, dans toute communication,\u00a0un risque de transformation de nous-m\u00eames et de nos points de vue.\u00a0Risque que nous jugeons instinctivement comme redoutable.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Par cons\u00e9quent, toute personne ayant une fa\u00e7on\u00a0originale de voir les choses nous pose des probl\u00e8mes, des difficult\u00e9s.\u00a0Toute personne, parce qu\u2019elle est autre, nous alt\u00e8re, au sens\u00a0o\u00f9 le mot latin\u00a0\u00ab\u00a0alter\u00a0\u00bb d\u00e9nomme\u00a0l\u2019autre\u00a0: le fait de subir la pr\u00e9sence de l\u2019autre\u00a0entra\u00eene une transformation de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Nous n\u2019acceptons pas d\u2019aller vers autrui parce\u00a0que nous avons peur qu\u2019autrui nous change, et nous constatons, d\u00e8s\u00a0lors, que nous vivons le fait qu\u2019aucun dialogue n\u2019est anodin.\u00a0C\u2019est pour cela que les conversations sur les intemp\u00e9ries\u00a0sont aussi prolong\u00e9es et aussi constantes\u00a0! Nous parlons des\u00a0contraintes ext\u00e9rieures que cela repr\u00e9sente pour nous \u00e0\u00a0d\u00e9faut de parler de ces contraintes plus graves, plus exigeantes\u00a0que toute relation avec autrui entretient. Nous nous sentons vuln\u00e9rables\u00a0et nous nous mettons en position de d\u00e9fense. La plupart du temps,\u00a0nos rapports avec autrui sont des relations d\u00e9fensives. A fortiori,\u00a0avec des personnes qui ne sont pas dans les m\u00eames formations d\u2019esprit,\u00a0dans les m\u00eames syst\u00e8mes de valeur que nous.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Nous sommes donc enclins \u00e0 d\u00e9pr\u00e9cier\u00a0les personnes que nous jugeons diff\u00e9rentes de nous. Leurs valeurs\u00a0nous semblent vraiment tr\u00e8s mauvaises alors que nous avons l\u2019impression,\u00a0nous, de poss\u00e9der les vraies valeurs\u00a0! C\u2019est une des\u00a0raisons pour laquelle, dit Jung, \u00ab\u00a0nous pourchassons quiconque\u00a0ne pense pas selon nos pens\u00e9es\u00a0; nous continuons \u00e0\u00a0vouloir imposer \u00e0 autrui l\u2019opinion qui doit \u00eatre la\u00a0sienne\u00a0\u00bb (Jung, 1962, p.60). Et pourtant, essayer de convaincre\u00a0n\u2019est pas toujours exempt d\u2019une certaine violence (Cf. Breton,\u00a01996, p.3-5).<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"contenu7\" name=\"contenu7\"><\/a>La\u00a0crainte d\u2019\u00eatre transform\u00e9<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Nous n\u2019aimons pas la libert\u00e9 pour les autres, c\u2019est d\u00e9sagr\u00e9able\u00a0! Nous n\u2019aimons d\u2019ailleurs pas plus la libert\u00e9 pour nous-m\u00eames\u00a0que pour les autres. C\u2019est pour cela que nous aimons le syst\u00e8me\u00a0de d\u00e9fense qui consiste \u00e0 dire\u00a0: \u00a0\u00ab\u00a0Ce\u00a0n\u2019est pas bien\u00a0\u00bb ou \u00e0 dire\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est\u00a0bien\u00a0\u00bb. Ce qui revient au m\u00eame. Approuver ou d\u00e9sapprouver,\u00a0c\u2019est se d\u00e9fendre m\u00eame en s\u2019attaquant soi-m\u00eame.\u00a0C\u2019est refuser. C\u2019est partir sur un terrain ext\u00e9rieur\u00a0\u00e0 notre propre r\u00e9flexion int\u00e9rieure.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Toute activit\u00e9 de jugement est une activit\u00e9\u00a0d\u00e9fensive. Elle nous emp\u00eache de nous mettre dans l\u2019attitude\u00a0de compr\u00e9hension d\u00e9finie par Rogers comme le fait de percevoir\u00a0du point de vue de l\u2019autre, sentir quels sont ses sentiments, assimiler\u00a0son cadre de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 propos de ce dont il parle.\u00a0\u00a0\u00ab\u00a0Si je me permets de comprendre vraiment une autre personne,\u00a0il se pourrait que cette compr\u00e9hension me fasse changer. Or, nous\u00a0avons peur du changement. C\u2019est pourquoi je dis qu\u2019il n\u2019est\u00a0pas facile de se permettre de comprendre un individu, d\u2019entrer enti\u00e8rement,\u00a0compl\u00e8tement et avec sympathie dans son cadre de r\u00e9f\u00e9rence\u00a0\u00bb\u00a0(Rogers, 1970b, p.17). En revanche, lorsque je parviens \u00e0 comprendre\u00a0les sentiments qu\u2019il exprime, \u00e0 accepter de fa\u00e7on inconditionnelle\u00a0toutes les facettes de sa personnalit\u00e9, \u00e0 le consid\u00e9rer\u00a0comme un \u00eatre non d\u00e9pendant et en devenir, je peux lib\u00e9rer\u00a0en lui des forces de changement (Cf. Rogers, 1970b, p. 24, 42, 44, 204).<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Nous pouvons, en effet, lib\u00e9rer en autrui des forces\u00a0de changement \u00e0 condition que ces forces ne soient pas appel\u00e9es\u00a0par nous, impos\u00e9es par nous de l\u2019ext\u00e9rieur. A condition\u00a0de savoir qu\u2019il se passe quelque chose dans une r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0des destins, au-dessus de notre propre besoin d\u2019efficacit\u00e9\u00a0et de notre propension \u00e0 vouloir peser sur la r\u00e9alit\u00e9\u00a0par une action directe. A condition que nous acceptions de changer nous-m\u00eames,\u00a0ou d\u2019\u00eatre chang\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">C\u2019est l\u00e0 que nous pouvons analyser un autre\u00a0point\u00a0: celui de notre d\u00e9fense contre l\u2019alt\u00e9ration,\u00a0contre la fa\u00e7on dont autrui nous alt\u00e8re et nous atteint\u00a0dans une communication authentique. Il nous oblige \u00e0 nous transformer,\u00a0\u00e0 nous d\u00e9gager d\u2019une \u00ab\u00a0identit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0commode si nous l\u2019acceptons. Mais, dans la mesure o\u00f9 nous\u00a0avons \u00e0 vivre le d\u00e9crochage de nos habitudes, de nos commodit\u00e9s\u00a0et de nos objets de v\u00e9rit\u00e9 bien serr\u00e9s contre soi,\u00a0dans cette mesure nous nous demandons si nous n\u2019allons pas nous laisser\u00a0aller \u00e0 nos impulsions les plus d\u00e9sordonn\u00e9es et les\u00a0plus violentes.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Nous sommes anxieux de savoir ce qui va se passer en nous,\u00a0si nous ne nous maintenons pas gr\u00e2ce \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019approximations\u00a0\u00e9tablie commod\u00e9ment au travers de nos exp\u00e9riences.\u00a0Nous avons peur d\u2019un \u00eatre \u00e9tranger qui serait en nous.\u00a0Nous avons peur, en fait, de cet \u00e9tranger qui \u00ab\u00a0nous\u00a0habite et qui est la face cach\u00e9e de notre identit\u00e9\u00a0\u00bb(\u2026).\u00a0\u00ab\u00a0De le reconna\u00eetre en nous\u00a0\u00bb, nous \u00e9pargnerait\u00a0\u00abde le d\u00e9tester en lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (Kristeva,\u00a01988, p.9). Nous croyons que nous risquons de perdre notre identit\u00e9,\u00a0elle qui est plaqu\u00e9e sur notre personnalit\u00e9 authentique\u00a0et qui n\u2019est qu\u2019une protection. Et nous figerons, \u00e0 ce\u00a0moment l\u00e0, autrui et nous-m\u00eames dans un d\u00e9faut de\u00a0confiance, selon un refus fondamental d\u2019acception et c\u2019est ce\u00a0refus fondamental que nous devons d\u00e9jouer pour aller plus loin.\u00a0Car nous sommes g\u00e9n\u00e9ralement inconscients de la pression\u00a0\u00e9norme que nous avons tendance \u00e0 exercer sur les autres\u00a0afin qu\u2019ils aient les m\u00eames sentiments que nous (Rogers, 1970b,\u00a0p.225\u00a0; p.19). Une id\u00e9e nouvelle peut nous appara\u00eetre\u00a0personnellement comme brillante et grosse de possibilit\u00e9s, alors\u00a0qu\u2019elle peut repr\u00e9senter, \u00e0 notre \u00e9tonnement,\u00a0une source d\u2019angoisse ou une menace pour notre interlocuteur (Cf.\u00a0Rogers, id., p.12-13).<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a id=\"contenu8\" name=\"contenu8\"><\/a>Un\u00a0mod\u00e8le\u00a0: Abraham, l\u2019homme non d\u00e9fensif<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Nous souhaitons terminer cette r\u00e9flexion par l\u2019\u00e9vocation\u00a0d\u2019une figure fondamentale de la non d\u00e9fensivit\u00e9, celle\u00a0d\u2019Abraham. Elle est d\u00e9crite dans le livre de la Gen\u00e8se\u00a0(ch.18). Abraham, assis \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de sa tente, aper\u00e7oit\u00a0trois voyageurs. Il se pr\u00e9cipite \u00e0 leur rencontre, il se\u00a0prosterne devant eux. \u00ab\u00a0Qu\u2019on apporte un peu d\u2019eau,\u00a0dit-il, vous vous laverez les pieds et vous vous \u00e9tendrez sous\u00a0l\u2019arbre. Que j\u2019aille chercher un morceau de pain et vous vous\u00a0r\u00e9conforterez le c\u0153ur avant d\u2019aller plus loin. C\u2019est\u00a0bien pour cela que vous \u00eates pass\u00e9s pr\u00e8s de votre\u00a0serviteur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Il les consid\u00e8re comme \u00e9tant sup\u00e9rieurs\u00a0\u00e0 lui, ou au moins \u00e9gaux \u00e0 lui. Il les consid\u00e8re\u00a0comme \u00e9tant les repr\u00e9sentants de Dieu, les \u00ab anges\u00a0\u00bb\u00a0de Dieu. Et, de fait, la tradition nous dit bien, avec la Gen\u00e8se,\u00a0que c\u2019\u00e9tait Dieu lui-m\u00eame qui \u00e9tait venu, authentifiant\u00a0l\u2019h\u00e9ro\u00efcit\u00e9 dans l\u2019accueil.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">En m\u00eame temps qu\u2019il consid\u00e8re n\u2019importe\u00a0quel voyageur, n\u2019importe quel inconnu, n\u2019importe quel \u00e9tranger,\u00a0comme sacr\u00e9, Abraham ne perd ou n\u2019alt\u00e8re aucune de\u00a0ses valeurs spirituelles propres. Accepter totalement autrui, et pourtant,\u00a0\u00eatre totalement soi-m\u00eame\u00a0: c\u2019est le paradoxe de\u00a0la communication. Car c\u2019est dans la mesure o\u00f9 je ne suis pas\u00a0en situation d\u00e9fensive vis-\u00e0-vis d\u2019autrui, o\u00f9\u00a0je ne suis pas en situation d\u00e9fensive vis-\u00e0-vis d\u2019aucune\u00a0des parts de moi-m\u00eame, et o\u00f9 je vis profond\u00e9ment mes\u00a0valeurs personnelles que je puis accepter qu\u2019autrui vive aussi profond\u00e9ment\u00a0ses valeurs propres. Abraham, d\u2019une part accueille, d\u2019autre\u00a0part il reste profond\u00e9ment lui-m\u00eame. C\u2019est en raison\u00a0de sa fid\u00e9lit\u00e9 aux valeurs profondes de son peuple, fid\u00e9lit\u00e9\u00a0sans raideur, sans aucune peur, sans aucune crispation, qu\u2019Abraham\u00a0pouvait \u00eatre en accueil d\u2019autrui, en amiti\u00e9 avec les\u00a0Canan\u00e9ens. Suffisamment s\u00fbr de lui-m\u00eame pour \u00eatre\u00a0suffisamment s\u00fbr des autres.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">C\u2019est l\u00e0 le paradoxe profond de l\u2019approche\u00a0centr\u00e9e sur la personne\u00a0: d\u2019une part, accueil h\u00e9ro\u00efque\u00a0de l\u2019interlocuteur, regard\u00e9 comme un h\u00f4te sacr\u00e9,\u00a0accueilli, accept\u00e9, sans qu\u2019il ait cette esp\u00e8ce de\u00a0d\u00e9formation complaisante de vouloir l\u2019approuver ou le d\u00e9sapprouver,\u00a0ou de discuter ou de faire de la rationalisation d\u00e9fensive. Et\u00a0d\u2019autre part, fid\u00e9lit\u00e9 fondamentale aux valeurs qui\u00a0nous animent, nous font vivre et qui incluent la volont\u00e9 de communication\u00a0et la volont\u00e9 d\u2019accueillir autrui.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Enfin il y a une acceptation de plus en plus grande que\u00a0l\u2019autre personne soit elle-m\u00eame. Au fur et \u00e0 mesure\u00a0que j\u2019accepte davantage d\u2019\u00eatre moi-m\u00eame, je me trouve\u00a0davantage pr\u00eat \u00e0 permettre \u00e0 l\u2019autre d\u2019\u00eatre\u00a0lui-m\u00eame avec tout ce que cela implique (Cf. Rogers, 1970b, p.227).<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a name=\"auteur\"><\/a>auteur<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Une chaleureuse amiti\u00e9, nourrie de rencontres et\u00a0d\u2019\u00e9changes \u00e9pistolaires, a li\u00e9 <b>Andr\u00e9\u00a0de Peretti<\/b> \u00e0 Carl Rogers \u00e0 partir de 1966. L\u2019auteur,\u00a0ancien \u00e9l\u00e8ve de l\u2019\u00e9cole Polytechnique, ing\u00e9nieur\u00a0en chef honoraire des Manufactures de l\u2019\u00e9tat, docteur es lettres\u00a0et sciences humaines, psychosociologue, formateur, a consacr\u00e9 plusieurs\u00a0\u00e9crits \u00e0 l\u2019Approche centr\u00e9e sur la Personne.\u00a0Son ouvrage \u00ab\u00a0Pr\u00e9sence de Carl Rogers\u00a0\u00bb (1997)\u00a0constitue une r\u00e9f\u00e9rence incontournable.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a name=\"R\u00e9f\u00e9rences\"><\/a>R\u00e9f\u00e9rences<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">ABRIC, J.-C. (1999). <i>Psychologie de la communication.\u00a0Th\u00e9ories et<\/i> <i>m\u00e9thodes<\/i>. Paris\u00a0: Armand Colin,\u00a02<sup>e<\/sup> \u00e9d.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">BRETON, Ph. (1996). <i>L\u2019argumentation dans la communication<\/i>.\u00a0Paris\u00a0: Collection Rep\u00e8res 204. \u00c9ditions La D\u00e9couverte.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">FERNANDEZ-ZO\u00cfLA, A. (1993). <i>Les complexes<\/i>.\u00a0Paris\u00a0: Presses Universitaires de France, collection \u00ab\u00a0Que\u00a0sais-je\u00a0?\u00a0\u00bb, n\u00b01673.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">JUNG, C.G.(1962). <i>L\u2019homme \u00e0 la d\u00e9couverte\u00a0de son \u00e2me. Structure<\/i> <i>et fonctionnement de l\u2019inconscient<\/i>.\u00a0Pr\u00e9face et adaptation par le Dr Roland Cahen. Paris\u00a0: Petite\u00a0Biblioth\u00e8que Payot, 53 (10<sup>e<\/sup> \u00e9dition).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">JUNG, C.G. (1993). <i>Types psychologiques<\/i>. Trad.\u00a0de Y. Le Lay. Gen\u00e8ve\u00a0: Georg \u00e9diteur, S.A. (8<sup>e\u00a0<\/sup>\u00e9dition).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">JUNG, C.G. (1963). <i>Psychologie de l\u2019inconscient<\/i>.\u00a0Pr\u00e9face, notes et traduction du Dr. Roland Cahen. Gen\u00e8ve\u00a0:\u00a0Georg \u00e9diteur, S.A. (2<sup>e<\/sup> \u00e9dition).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">JUNG, C.G. (1964). <i>Dialectique du moi et de l\u2019inconscient<\/i>.\u00a0Traduit de l\u2019allemand, pr\u00e9fac\u00e9 et annot\u00e9 par\u00a0le Dr Roland Cahen. Paris\u00a0: collection Id\u00e9es n\u00b0 285, \u00e9ditions\u00a0Gallimard <i>NRF<\/i> (\u00e9d. revue et corrig\u00e9e).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">KRISTEVA, J. (1988). <i>\u00c9trangers \u00e0 nous-m\u00eames<\/i>.\u00a0Paris\u00a0: Librairie Arth\u00e8me Fayard.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">MEHL, R. (1967). <i>La rencontre d\u2019autrui. Remarques\u00a0sur le probl\u00e8me de la communication.<\/i> Neuch\u00e2tel (Suisse)\u00a0:\u00a0\u00e9ditions Delachaux et Niestl\u00e9.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">MORENO, J.L. (1954). <i>Fondements de la sociom\u00e9trie<\/i>.\u00a0Paris\u00a0: Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">P\u00e9GUY, Ch. (1961). Victor-Marie, Comte Hugo. Dans\u00a0<i>\u0152uvres en prose (1909-1914).<\/i> Paris\u00a0: \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que\u00a0de la Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb, \u00e9ditions Gallimard, p.657-840.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">PORTER, E.H. (1950). <i>Introduction to Therapeutic Counseling<\/i>.\u00a0Boston\u00a0: Houghton Mifflin Company.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">PERETTI (A. de) (1997). <i>Pr\u00e9sence de Carl Rogers<\/i>.\u00a0Ramonville Saint-Agne (France)\u00a0: \u00e9ditions \u00e9r\u00e8s.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">ROGERS, C.R. (1970a). <i>La relation d\u2019aide et la\u00a0psychoth\u00e9rapie<\/i>, trad. par J.P. Zigliara, 2 tomes. Paris\u00a0:\u00a0ESF.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">ROGERS, C.R. (1970b). <i>Le d\u00e9veloppement de la\u00a0personne<\/i>. Traduit par E.L. Herbert. Paris\u00a0: Dunod (nouveau tirage).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\">ROGERS, C.R. et KINGET, G.M. (1971). <i>Psychoth\u00e9rapie\u00a0et relations humaines. Th\u00e9orie et pratique de la th\u00e9rapie\u00a0non-directive<\/i>. 2 volumes. Louvain\u00a0: \u00ab\u00a0Studia Psychologica\u00a0\u00bb,\u00a0Publications Universitaires. Paris\u00a0: B\u00e9atrice-Nauwelaerts<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Andr\u00e9 DE PERETTI Auteur R\u00e9sum\u00e9 \u00c0 chaque instant, nous nous rendons compte\u00a0combien le dialogue est difficile et combien nombre d\u2019\u00e9cueils\u00a0nous guettent. 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