{"id":6325,"date":"2003-01-29T17:53:05","date_gmt":"2003-01-29T16:53:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/?p=6325"},"modified":"2016-01-29T21:47:03","modified_gmt":"2016-01-29T20:47:03","slug":"laccompagnement-des-personnes-en-fin-de-vie-conjuration-initiation-et-nouvelle-ritualisation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/2003\/laccompagnement-des-personnes-en-fin-de-vie-conjuration-initiation-et-nouvelle-ritualisation\/","title":{"rendered":"L&rsquo;accompagnement des personnes en fin de vie: conjuration, initiation et nouvelle ritualisation"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Gilles PINTE,<a href=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2003\/01\/Volume09_1-2_06_pinte.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-6320 size-full\" src=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/PDF.png\" alt=\"PDF\" width=\"50\" height=\"50\" \/><\/a><\/em><\/strong><br \/>\n<i>Enseignant-chercheur en sciences de l\u2019\u00e9ducation UCO<br \/>\nVannes-Arradon (France)<\/i><\/p>\n<p class=\"txt-j\"><b>Christian HESLON, <\/b><i>Psychologue des \u00e2ges\u00a0de la vie,<br \/>\nCharg\u00e9 d&rsquo;enseignement et chercheur associ\u00e9 UCO Angers (France)<\/i><\/p>\n<hr width=\"100%\" \/>\n<p><strong><span class=\"lien-1\"><a href=\"#auteur\">Auteur<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"s-titre\">R\u00e9sum\u00e9<a href=\"#abstract\">\/Abstract<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: justify;\">La culture post-moderne m\u00e9tamorphose notre relation \u00e0 la\u00a0mort. Le d\u00e9ni dont elle fait l&rsquo;objet s&rsquo;accentue avec sa s\u00e9cularisation\u00a0et sa m\u00e9dicalisation. L&rsquo;apparition, puis l&rsquo;extension des pratiques\u00a0d&rsquo;accompagnement des personnes en fin de vie constituent une alternative\u00a0\u00e0 cette tendance, \u00e0 condition de les distinguer du d\u00e9bat\u00a0sur l&rsquo;euthanasie. Il s&rsquo;ensuit de nouvelles fonctions pour les h\u00f4pitaux,\u00a0dont les cons\u00e9quences \u00e9mergent tout juste. Il s&rsquo;agit en\u00a0effet d&rsquo;examiner ces pratiques sous le triple versant d&rsquo;une conjuration,\u00a0d&rsquo;une initiation et d&rsquo;une nouvelle ritualisation. Les impacts carri\u00e9rologiques\u00a0sont multiples, concernant \u00e0 la fois les carri\u00e8res des accompagnants\u00a0et la prise en compte de la mort dans nos projets de carri\u00e8re&#8230;<\/p>\n<p class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Contenu<\/strong><\/p>\n<p class=\"lien-1\" style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#contenu1\">Introduction<br \/>\n<\/a><a href=\"#contenu2\">Le d\u00e9ni de la mort et la difficult\u00e9\u00a0de la penser<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu3\">L\u2019accompagnement comme alternative \u00e0 la\u00a0m\u00e9dicalisation<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu4\">Les confusions entre accompagnement et euthanasie<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu5\">Nouvelles fonctions pour l\u2019h\u00f4pital, nouveaux\u00a0statuts des acteurs<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu6\">L\u2019accompagnement comme conjuration<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu7\">L\u2019accompagnement comme initiation<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu8\">L\u2019accompagnement comme nouvelle ritualisation<\/a><br \/>\n<a href=\"#contenu9\">Conclusion\u00a0: impacts carri\u00e9rologiques<\/a><\/p>\n<hr align=\"left\" width=\"33%\" \/>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: justify;\"><strong><i>\u201c D&rsquo;ailleurs, ce sont toujours les autres qui\u00a0meurent. \u201d<br \/>\n<\/i>Marcel Duchamp. <\/strong><i><strong>\u00c9pitaphe.<\/strong><\/i><\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><b><a name=\"contenu1\"><\/a>Introduction<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><b><br \/>\n<\/b>Notre soci\u00e9t\u00e9 post-moderne, qui a lev\u00e9 plusieurs\u00a0tabous, a du mal \u00e0 accepter la mort comme ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0de soci\u00e9t\u00e9. Le r\u00e9sultat en est que la mort s\u2019est\u00a0individualis\u00e9e et est sortie de notre quotidien. En ce sens la\u00a0mort est devenue extraordinaire. Pour reprendre une phrase de Ionesco\u00a0dans <i>Le roi se meurt<\/i>\u00a0: \u201c\u00a0<i>Tout le monde est le\u00a0premier \u00e0 mourir\u00a0<\/i>\u201d. La mort touche pourtant \u00e0\u00a0la fois l\u2019individu, la famille mais aussi la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0Elle interroge les rapports entre les soignants des unit\u00e9s de soins\u00a0palliatifs et la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle elles s\u2019ins\u00e8rent.\u00a0Il faut attendre les ann\u00e9es quatre-vingt pour que la soci\u00e9t\u00e9\u00a0prenne conscience de la fa\u00e7on dont le passage vers la mort est\u00a0trait\u00e9 souvent de fa\u00e7on inhumaine dans les h\u00f4pitaux.\u00a0Les efforts qui ont \u00e9t\u00e9 faits dans les unit\u00e9s de\u00a0soins palliatifs sont ind\u00e9niables\u00a0: la souffrance physique\u00a0et psychologique des mourants est d\u00e9sormais prise en compte dans\u00a0le monde hospitalier. Pourtant, selon les praticiens eux-m\u00eames,\u00a0on y meurt encore mal. L\u2019enjeu des prochaines ann\u00e9es sera\u00a0de permettre de mourir \u201c\u00a0moins mal\u00a0\u201d et de donner\u00a0une reconnaissance sociale aux praticiens qui accompagnent les mourants.\u00a0Ces pratiques et ces fonctions d\u2019accompagnement, pour les personnels\u00a0soignants de l\u2019h\u00f4pital ou les b\u00e9n\u00e9voles, peuvent\u00a0\u00eatre analys\u00e9es sous les angles d\u2019une conjuration, d\u2019une\u00a0initiation et d\u2019une nouvelle ritualisation. Des \u00e9largissements\u00a0en terme de formation et de professionnalisation des acteurs peuvent en\u00a0d\u00e9couler.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><b><a id=\"contenu2\" name=\"contenu2\"><\/a><\/b>1. LE DENI\u00a0DE LA MORT ET LA DIFFICULTE DE LA PENSER<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">La mort touche plusieurs champs des sciences sociales.\u00a0Certaines disciplines ont tent\u00e9 de monopoliser le sujet. Cette\u00a0posture a produit une cons\u00e9quence n\u00e9gative qui a \u00e9t\u00e9\u00a0de conceptualiser la mort et de rendre \u00e9tranger un ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0social qui \u00e9tait familier jusqu\u2019au XVIIIe si\u00e8cle. La\u00a0mort, en devenant une abstraction, n\u2019est plus pr\u00e9par\u00e9e\u00a0et pens\u00e9e de mani\u00e8re sereine. Parler de pr\u00e9paration\u00a0est \u00e9galement complexe\u00a0: se pr\u00e9parer \u00e0 quoi\u00a0et\u00a0comment\u00a0? Dans ce contexte, une nouvelle science encore jeune tente\u00a0de rassembler plusieurs approches des sciences humaines et de la biologie\u00a0:\u00a0la thanatologie. Cette science naissante a beaucoup fait pour la formation\u00a0continue des soignants dans les unit\u00e9s de soins palliatifs qui\u00a0est transdisciplinaire (psychologie, \u00e9thique, m\u00e9decine et\u00a0pharmacologie\u2026). La dimension de la mort interroge les valeurs et\u00a0l\u2019\u00e9thique, l\u2019\u00e9conomie, le politique, la technique,\u00a0la mythologie\u2026 L\u2019apport de la philosophie reste pourtant int\u00e9ressant\u00a0:\u00a0Jank\u00e9l\u00e9vitch (1977) d\u00e9signe la mort comme \u00e9tant\u00a0un <i>monstre empirico-m\u00e9tempirique<\/i>\u00a0; ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0familier et tabou, \u00e0 la fois conscientis\u00e9 et rejet\u00e9\u00a0:\u00a0\u201c\u00a0<i>La surconscience juge la mort comme si la mort ne la concernait\u00a0pas et la laissait, au contraire, en dehors, comme si cette affaire ne\u00a0la regardait nullement\u00a0\u201d\u00a0\u00a0<\/i>\u201d(p. 25). Dans\u00a0notre quotidien, la mort n\u2019adviendrait qu\u2019aux autres. Comment\u00a0alors accompagner les morts alors que l\u2019on pense que la mort ne nous\u00a0concerne pas individuellement. Plus grave encore, dans une soci\u00e9t\u00e9\u00a0o\u00f9 le bonheur est devenu un devoir, voire une obligation (Bruckner,\u00a02000), la mort et la souffrance deviennent bannies. La notion d\u2019accompagnement\u00a0dans cette soci\u00e9t\u00e9 appara\u00eet se d\u00e9velopper \u00e0\u00a0contre-courant des mod\u00e8les ambiants de bonheur et d\u2019euphorie.\u00a0Quelle est la place du rapport \u00e0 la mort et \u00e0 la douleur\u00a0dans une soci\u00e9t\u00e9 domin\u00e9e par l\u2019imp\u00e9ratif\u00a0de bonne sant\u00e9 physique et psychologique. Avec la r\u00e9gression\u00a0de l\u2019influence des religions, la mort est aujourd\u2019hui v\u00e9cue\u00a0comme une destruction. Philippe Ari\u00e8s (1977) a pr\u00e9tendu\u00a0que la mort est devenue le principal interdit du monde moderne, \u00e0\u00a0l\u2019instar du sexe auparavant. Individualis\u00e9e et d\u00e9ritualis\u00e9e,\u00a0la mort est devenue antisociale\u00a0: il faudrait cacher la mort et les\u00a0mourants\u2026<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a name=\"contenu3\"><\/a>2. L&rsquo;ACCOMPAGNEMENT COMME ALTERNATIVE\u00a0\u00c0 LA M\u00c9DICALISATION<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Patrick Verspieren (1984, p. 183) a donn\u00e9 une belle\u00a0d\u00e9finition de l\u2019accompagnement des mourants\u00a0: \u201c\u00a0<i>Accompagner\u00a0quelqu\u2019un, ce n\u2019est pas le pr\u00e9c\u00e9der, lui indiquer\u00a0la route, lui imposer un itin\u00e9raire, ni m\u00eame reconna\u00eetre\u00a0la direction qu\u2019il va prendre\u00a0; mais c\u2019est marcher \u00e0\u00a0ses c\u00f4t\u00e9s en le laissant libre de choisir son chemin et le\u00a0rythme de son pas\u00a0<\/i>\u201d. Cette d\u00e9finition rend compte\u00a0de la diff\u00e9rence et de la sp\u00e9cificit\u00e9 de sens avec\u00a0les autres formes d\u2019accompagnement, notamment dans le domaine du\u00a0management et de l\u2019insertion professionnelle qui ont parfois d\u00e9natur\u00e9\u00a0le terme par une logomachie instrumentale.\u00a0L\u2019objectif de redonner, autant que faire ce peut, au mourant une\u00a0autonomie physique, relationnelle, psychique, gr\u00e2ce au soulagement\u00a0de la douleur est pourtant tout aussi ambitieux que de remettre physiquement\u00a0sur pied des malades. La seule utilisation de la m\u00e9decine ne suffit\u00a0pas. Des comp\u00e9tences plus larges doivent \u00eatre mobilis\u00e9es.\u00a0Une humanit\u00e9 nouvelle est peu \u00e0 peu en train d\u2019investir\u00a0l\u2019h\u00f4pital. \u00c9lisabeth K\u00fcbler-Ross (1975) a d\u00e9montr\u00e9\u00a0que\u00a0cette humanit\u00e9 peut parfois se r\u00e9sumer en un geste simple:\u00a0le fait de simplement tenir la main du mourant permet d\u2019aider le\u00a0passage de la r\u00e9volte \u00e0 l\u2019acceptation face \u00e0\u00a0la mort. L\u2019accompagnement relativise le r\u00f4le de la technique\u00a0et donne de l\u2019importance au relationnel. L\u2019int\u00e9r\u00eat\u00a0de l\u2019accompagnement a \u00e9t\u00e9 de concevoir le malade comme\u00a0un tout (une personne qui a d\u00e9velopp\u00e9 une psychologie particuli\u00e8re,\u00a0qui est ins\u00e9r\u00e9e familialement et socialement\u2026), alors\u00a0que la science m\u00e9dicale a une tendance \u00e0 ne se consacrer\u00a0qu\u2019\u00e0 la maladie, laissant parfois le malade au second plan.\u00a0\u00c9videmment, concevoir le malade comme un tout n\u00e9cessite\u00a0pour les soignants une formation plus compl\u00e8te et un fort degr\u00e9\u00a0d\u2019adaptation. L\u2019ambition de \u00ab\u00a0prise en charge totale\u00a0\u00bb\u00a0est difficile et para\u00eet \u00e0 juste titre insurmontable pour\u00a0nombre de soignants. Le travail en \u00e9quipe est indispensable pour\u00a0affronter la probl\u00e9matique de la globalisation du malade. Cette\u00a0culture d\u2019\u00e9quipe n\u2019est pas la culture classique de l\u2019h\u00f4pital\u00a0o\u00f9 les fonctions professionnelles et sociales sont compartiment\u00e9es\u00a0selon un mod\u00e8le tayloriste. Difficult\u00e9 suppl\u00e9mentaire\u00a0:\u00a0en int\u00e9grant \u00e0 l\u2019\u00e9quipe soignante d\u2019autres\u00a0acteurs comme les b\u00e9n\u00e9voles ou la famille, la question du\u00a0partage des t\u00e2ches, des pouvoirs se pose. L\u2019accompagnement\u00a0est donc une structuration complexe de plusieurs r\u00e9alit\u00e9s\u00a0dont la r\u00e9alit\u00e9 technique, bas\u00e9e sur une conception\u00a0positiviste de la soci\u00e9t\u00e9, a pris le dessus jusqu\u2019\u00e0\u00a0maintenant. L\u2019enjeu va \u00eatre d\u2019articuler ces diff\u00e9rentes\u00a0r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a name=\"contenu4\"><\/a>3. LES CONFUSIONS ENTRE ACCOMPAGNEMENT\u00a0ET EUTHANASIE<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re difficult\u00e9 de l\u2019accompagnement\u00a0appara\u00eet dans sa finalit\u00e9. L\u2019accompagnement des mourants\u00a0ne va pas jusqu\u2019au bout du chemin. Il y a un seuil infranchissable\u00a0au-del\u00e0 duquel l\u2019accompagnant ne va pas. Pour reprendre la\u00a0phrase de Pascal\u00a0: \u201c\u00a0<i>On mourra seul<\/i>\u00a0\u201d.\u00a0Cela distingue l\u2019accompagnement des mourants des autres formes d\u2019accompagnement,\u00a0notamment dans le domaine du social, de l\u2019\u00e9ducation ou de\u00a0la formation des adultes. L\u2019accompagnant aide le mourant \u00e0\u00a0aller vers un lieu que personne ne conna\u00eet. Le mourant ne peut pas\u00a0demander comme le roi de Ionesco qui se meurt\u00a0: \u201c\u00a0<i>Dites-moi\u00a0comment vous avez fait pour mourir\u2026 Apprenez-le-moi. Que votre exemple\u00a0me console, que je m\u2019appuie sur vous comme sur des b\u00e9quilles,\u00a0comme sur des bras fraternels. Aidez-moi \u00e0 franchir la porte que\u00a0vous avez franchie\u2026<\/i>\u00a0\u201d Cela distingue l\u2019accompagnement\u00a0des mourants des autres formes d\u2019accompagnement o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience\u00a0de l\u2019accompagnateur peut \u00eatre utile\u00a0: l\u2019accompagnement\u00a0en formation, le coaching, l\u2019accompagnement \u00e0 la r\u00e9insertion\u00a0sociale\u2026<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Une deuxi\u00e8me difficult\u00e9 r\u00e9side dans\u00a0le sens qu\u2019a pris au cours de l\u2019histoire le mot euthanasie.\u00a0Francis Bacon, en 1623, dans son ouvrage <i>Instauratio Magna<\/i> d\u00e9finit\u00a0ce que doit \u00eatre l\u2019accompagnement en utilisant le terme d\u2019euthanasie\u00a0dans son sens grec, c\u2019est-\u00e0-dire le fait d\u2019aller vers\u00a0une belle mort, douce et fluide\u00a0: \u201c\u00a0<i>Je dirai de plus,\u00a0en insistant sur ce sujet, que l\u2019office du m\u00e9decin n\u2019est\u00a0pas seulement de r\u00e9tablir la sant\u00e9, mais aussi d\u2019adoucir\u00a0les douleurs et souffrances attach\u00e9es aux maladies\u00a0; et cela\u00a0non pas seulement en tant que cet adoucissement de la douleur, consid\u00e9r\u00e9\u00a0comme un sympt\u00f4me p\u00e9rilleux, contribue et conduit \u00e0\u00a0la convalescence, mais encore afin de procurer au malade, lorsqu\u2019il\u00a0n\u2019y a plus d\u2019esp\u00e9rance, une mort douce et paisible\u00a0;\u00a0car ce n\u2019est pas la moindre partie du bonheur que cette euthanasie.\u00a0(\u2026) Mais de notre temps les m\u00e9decins semblent se faire une\u00a0loi d\u2019abandonner les malades d\u00e8s qu\u2019ils sont \u00e0\u00a0l\u2019extr\u00e9mit\u00e9\u00a0; au lieu qu\u2019\u00e0 mon sentiment,\u00a0s\u2019ils \u00e9taient jaloux de ne point manquer \u00e0 leur devoir,\u00a0ni par cons\u00e9quent \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, et m\u00eame\u00a0d\u2019apprendre leur art plus \u00e0 fond, ils n\u2019\u00e9pargneraient\u00a0aucun soin pour aider les agonisants \u00e0 sortir de ce monde avec\u00a0plus de douceur et de facilit\u00e9. Or cette recherche, nous la qualifions\u00a0de recherche sur l\u2019euthanasie ext\u00e9rieure, que nous distinguons\u00a0de cette autre euthanasie qui a pour objet la pr\u00e9paration de l\u2019\u00e2me,\u00a0et nous la classons parmi nos recommandations.<\/i>\u201d<sup>1<\/sup> Cet\u00a0amalgame de sens entre euthanasie et accompagnement est int\u00e9ressant\u00a0dans la mesure o\u00f9 il est peut-\u00eatre explicatif du d\u00e9sint\u00e9r\u00eat\u00a0relatif, voire du m\u00e9pris de nos soci\u00e9t\u00e9s pour la\u00a0pratique de l\u2019accompagnement jusqu\u2019aux ann\u00e9es quatre-vingt.\u00a0Cet amalgame va perdurer jusqu\u2019au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0;\u00a0p\u00e9riode \u00e0 partir de laquelle l\u2019euthanasie va prendre\u00a0le sens qu\u2019on lui conna\u00eet aujourd\u2019hui, c\u2019est-\u00e0-dire\u00a0le fait d\u2019abr\u00e9ger les souffrances de malades incurables par\u00a0un arr\u00eat des soins ou par l\u2019injection de produits l\u00e9taux.\u00a0Cette nouvelle conception va alors interroger le droit et l\u2019\u00e9thique.\u00a0De toute fa\u00e7on , les rapports entre ces deux pratiques vont rester\u00a0ambigus pour de nombreuses personnes, malgr\u00e9 des premi\u00e8res\u00a0recherches qui d\u00e9butent en 1967 au St Christopher\u2019s Hospice\u00a0de Londres et qui d\u00e9montrent que l\u2019utilisation des soins palliatifs,\u00a0par l\u2019administration d\u2019analg\u00e9siques et notamment de morphine,\u00a0permettaient dans certains cas de prolonger la vie des patients tout en\u00a0les aidant \u00e0 retrouver une certaine joie de vivre. L\u2019accompagnement\u00a0devient quelque peu cette troisi\u00e8me voie entre l\u2019abandon et\u00a0l\u2019administration de la mort. En 1984, un article du p\u00e8re Patrick\u00a0Verspieren, <i>Sur la pente de l\u2019euthanasie,<\/i> va d\u00e9clencher\u00a0d\u2019autres articles dans la presse fran\u00e7aise et poser ouvertement\u00a0et mettre au grand jour la question de l\u2019accompagnement de la mort\u00a0dans notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a name=\"contenu5\"><\/a>4. NOUVELLES FONCTIONS POUR\u00a0L&rsquo;HOPITAL, NOUVEAUX STATUTS DES ACTEURS<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Depuis quelques d\u00e9cennies, le r\u00f4le de l\u2019h\u00f4pital\u00a0a chang\u00e9 de nature\u00a0: paradoxalement, on y meurt de plus en\u00a0plus m\u00eame si on continue \u00e0 y gu\u00e9rir de plus en plus.\u00a0L\u2019h\u00f4pital subit une mise en tension entre des r\u00e9ussites\u00a0m\u00e9dicales sensibles dues \u00e0 l\u2019utilisation de la technologie\u00a0et le fait qu\u2019il devienne le lieu o\u00f9 les individus meurent.\u00a0L\u2019h\u00f4pital est \u00e0 la fois un lieu de toute puissance o\u00f9\u00a0les gu\u00e9risons sont plus nombreuses et un lieu d\u2019\u00e9chec\u00a0o\u00f9 meurent les patients. Cette tension est certainement \u00e0\u00a0l\u2019origine de plusieurs d\u00e9rives comme le fait d\u2019avoir\u00a0voulu cacher la mort \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, d\u2019avoir favoris\u00e9\u00a0la pratique du mensonge face \u00e0 la mort (mensonge au malade ou \u00e0\u00a0sa famille). Le malade qui meurt a longtemps \u00e9t\u00e9 un g\u00eaneur\u00a0pour l\u2019institution hospitali\u00e8re. La mission d\u2019accompagnement\u00a0des mourants est nouvelle pour l\u2019h\u00f4pital et va \u00e0 l\u2019encontre\u00a0des pratiques dominantes que les soignants mettent en avant eux-m\u00eames\u00a0en t\u00e9moignant de leur difficult\u00e9 \u00e0 accepter l\u2019impuissance\u00a0\u00e0 gu\u00e9rir et \u00e0 se persuader de la relativit\u00e9\u00a0de leur toute-puissance m\u00e9dicale.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Revoir la l\u00e9gislation est une orientation importante.\u00a0Une forte hypocrisie r\u00e8gne dans les h\u00f4pitaux fran\u00e7ais\u00a0:\u00a0dans les services de r\u00e9animation, un d\u00e9c\u00e8s sur deux\u00a0fait suite \u00e0 une d\u00e9cision m\u00e9dicale d\u2019arr\u00eat\u00a0ou de limitation du traitement. La plupart du temps, ces d\u00e9cisions\u00a0rel\u00e8vent de la compassion humaine et pourtant ils sont assimil\u00e9s\u00a0par le droit fran\u00e7ais \u00e0 un homicide. Autoriser sans garde-fou\u00a0le processus d\u00e9cisionnel m\u00e9dical repr\u00e9sente aussi\u00a0une ambigu\u00eft\u00e9, le fait de d\u00e9cider de mettre un terme\u00a0\u00e0 une vie doit rester un acte grave et repr\u00e9senter une transgression\u00a0morale et sociale.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">La position fran\u00e7aise actuelle sur l\u2019euthanasie\u00a0est ambigu\u00eb. En mars 2000, le Comit\u00e9 national d\u2019\u00e9thique\u00a0avait affirm\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait contre une d\u00e9p\u00e9nalisation\u00a0de l\u2019euthanasie et que l\u2019acte devait rester soumis \u00e0\u00a0une d\u00e9cision judiciaire. Il reconnaissait cependant que dans certains\u00a0cas \u201c\u00a0<i>extr\u00eames<\/i>\u00a0\u201d, le juge pouvait se\u00a0montrer plus souple devant les demandes des patients. Bien \u00e9videmment,\u00a0cette d\u00e9cision mitig\u00e9e a soulev\u00e9 des critiques des\u00a0deux c\u00f4t\u00e9s, pro et anti-euthanasie. Il existe aussi une mort\u00a0\u00e0 deux vitesses entre ceux qui poss\u00e8dent ou pas les informations\u00a0sur les h\u00f4pitaux qui poss\u00e8dent des unit\u00e9s de soins\u00a0palliatifs performants.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Il para\u00eet pourtant important d\u2019en finir avec\u00a0cet acte d\u2019hypocrisie qui consiste \u00e0 laisser seuls face \u00e0\u00a0leur responsabilit\u00e9 morale les m\u00e9decins et les \u00e9quipes\u00a0m\u00e9dicales g\u00e9rer les souffrances des patients mourants. La\u00a0l\u00e9galisation de l\u2019euthanasie pose aussi probl\u00e8me. Dans\u00a0les pays o\u00f9 celle-ci est autoris\u00e9e, on s\u2019aper\u00e7oit\u00a0qu\u2019elle se fait au d\u00e9triment de l\u2019accompagnement des\u00a0mourants. Le risque est \u00e9galement r\u00e9el, dans nos \u00e9conomies\u00a0o\u00f9 les d\u00e9penses publiques sont de plus en plus contr\u00f4l\u00e9es,\u00a0que la d\u00e9cision de donner la mort soit prise selon des consid\u00e9rations\u00a0\u00e9conomiques. A titre d\u2019exemple, les Pays-Bas ont \u00e9t\u00e9\u00a0le premier pays \u00e0 l\u00e9galiser l\u2019euthanasie. C\u2019est\u00a0pourtant dans ce pays que les soins palliatifs sont les moins d\u00e9velopp\u00e9s\u00a0au niveau europ\u00e9en. Il y a un risque en l\u00e9galisant l\u2019euthanasie\u00a0de faire pr\u00e9valoir les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques\u00a0de court terme.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Comme toute pratique qui s\u2019institutionnalise, il y\u00a0a un risque d\u2019instrumentation de l\u2019accompagnement, de technicisation.\u00a0On retrouve dans certains ouvrages des grilles de techniques pour accompagner\u00a0les mourants faisant fi des particularit\u00e9s humaines ou individuelles\u00a0qui font que tel ou tel malade refusera de s\u2019alimenter ou de communiquer.\u00a0Selon Habermas et Marcuse,\u00a0la puissance lib\u00e9ratrice de la\u00a0technologie \u2013 l\u2019instrumentalisation des choses \u2013 peut se\u00a0traduire en obstacle m\u00eame \u00e0 la lib\u00e9ration, elle tourne\u00a0\u00e0 l\u2019instrumentalisation de l\u2019homme.\u00a0C\u2019est d\u00e9j\u00e0\u00a0ce que Max Weber appelait le <i>paradoxe des cons\u00e9quences<\/i>.\u00a0La formation des soignants doit surtout \u00eatre une formation ouverte\u00a0qui permette de s\u2019adapter et de r\u00e9agir face \u00e0 des situations\u00a0particuli\u00e8res.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Socialement, les soins palliatifs restent le parent pauvre\u00a0de la pratique m\u00e9dicale moderne. En novembre 2001 a \u00e9t\u00e9\u00a0d\u00e9cid\u00e9 le transfert du service de soins palliatifs de l\u2019institut\u00a0mutualiste Montsouris (IMM). Le docteur Desfosses donne son avis dans\u00a0le Monde du 12 novembre\u00a0:\u00a0\u201c\u00a0<i>La mani\u00e8re dont\u00a0s\u2019organise ce transfert montre que l\u2019on organise les h\u00f4pitaux\u00a0uniquement autour de leur plateau technique et que l\u2019on fait pr\u00e9valoir\u00a0les questions de rentabilit\u00e9. Si l\u2019on veut d\u00e9velopper\u00a0les soins palliatifs et leur donner une vraie place dans la m\u00e9decine\u00a0il est essentiel qu\u2019ils puissent rester dans des h\u00f4pitaux tr\u00e8s\u00a0performants.\u00a0<\/i>\u201d<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Pour Marie de Hennezel, psychologue clinicienne, le constat\u00a0est encore plus s\u00e9v\u00e8re\u00a0: \u201c\u00a0<i>La toute-puissance\u00a0financi\u00e8re et technique l\u2019a emport\u00e9 sur l\u2019humain.\u00a0En \u00e9vacuant hors de ses murs le service des mourants, l\u2019h\u00f4pital\u00a0montre encore une fois \u00e0 quel point la r\u00e9alit\u00e9 de\u00a0la mort lui est insupportable. Pourtant la pr\u00e9sence d\u2019un service\u00a0non rentable, \u00e0 seule vocation humaine, au sein d\u2019un grand\u00a0\u00e9tablissement \u00e0 la pointe du progr\u00e8s technique, \u00e9tait\u00a0un symbole dont nous \u00e9tions fiers.\u00a0<\/i>\u201d<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><b><a name=\"contenu6\"><\/a>5. L&rsquo;ACCOMPAGNEMENT COMME CONJURATION<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Dans ce contexte, les pratiques de l&rsquo;accompagnement des\u00a0personnes en fin de vie peuvent tout \u00e0 fait \u00eatre comprises\u00a0comme une tentative de conjuration de la mort. Il est \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0notable que de nombreux b\u00e9n\u00e9voles se vouent \u00e0 cette\u00a0lourde et p\u00e9nible t\u00e2che, du moins en France, pour lesquels\u00a0le don de soi dont il s&rsquo;agit trouve sans doute sa r\u00e9tribution,\u00a0ainsi que l&rsquo;indique Godbout (2000). On l&rsquo;a vu, la mort n&rsquo;existe qu&rsquo;en\u00a0tant que concept: seuls comptent le deuil d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le mourir\u00a0de l&rsquo;autre. Si exclure la mort du champ social revient \u00e0 s&rsquo;exposer\u00a0\u00e0 ses retours incessants, tels que les deuils pathologiques ou\u00a0les irruptions de fant\u00f4mes psychiques que la c\u00e9l\u00e9bration\u00a0d&rsquo;<i>Halloween <\/i>transforme en produits marchands, alors s&rsquo;en approcher\u00a0revient \u00e0 la conjurer<sup>2<\/sup>. Accompagner les mourants c&rsquo;est,\u00a0d&rsquo;abord, s&rsquo;\u00e9prouver comme vivant. A une \u00e9poque o\u00f9\u00a0les fins de vie furent plus brutales, ou elles firent moins l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9laborations\u00a0m\u00e9dico-sociales, Freud (1915) fait part de son d\u00e9sarroi\u00a0devant l&rsquo;imb\u00e9cillit\u00e9 des hommes pris dans la tourmente de\u00a0la guerre. Il indique que la suspension de la loi mosa\u00efque (\u00ab\u00a0<i>Tu\u00a0ne tueras point<\/i>\u00ab\u00a0), n\u00e9cessaire \u00e0 toute guerre, constitue\u00a0un triple enseignement. Premi\u00e8rement, les pulsions meurtri\u00e8res\u00a0habitent le moins belliqueux des humains. Secondement, seul le pari ordalique\u00a0de survivre \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve du feu peut rendre compte de la\u00a0fureur des batailles. La t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 sacrificielle des\u00a0combattants trahit leur incr\u00e9dulit\u00e9 profonde: personne ne\u00a0croit r\u00e9ellement \u00e0 la possibilit\u00e9 de sa propre mort.\u00a0Troisi\u00e8mement, la fr\u00e9quentation de la mort violente, mort\u00a0donn\u00e9e, mort re\u00e7ue, r\u00e9pond \u00e0 un penchant masculin,\u00a0dont les femmes, donnant \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque la vie au risque de\u00a0la leur, se tiennent prudemment \u00e9loign\u00e9es&#8230;<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Pure hypoth\u00e8se consciente et rationnelle, la perspective\u00a0de mourir est mise en jeu par la guerre, le terrorisme, l&rsquo;accident de\u00a0la route, par l&rsquo;ensemble des artefacts contemporains des catastrophes.\u00a0La maladie, la lente agonie, la d\u00e9cr\u00e9pitude de l&rsquo;\u00e2ge,\u00a0qui valaient hier comme occasions de \u00ab\u00a0<i>bonne mort<\/i>\u00ab\u00a0, par\u00a0opposition \u00e0 la \u00ab\u00a0<i>malemort<\/i>\u00a0\u00bb subite qui prive de\u00a0l&rsquo;occasion de remettre notre \u00e2me \u00e0 Dieu et de recevoir l&rsquo;extr\u00eame-onction,\u00a0sont devenues scandaleuses. Les bords de route fran\u00e7ais se parent\u00a0depuis peu de sombres silhouettes qui comptabilisent le nombre de personnes\u00a0d\u00e9c\u00e9d\u00e9es au franchissement de tel virage, de tel\u00a0carrefour. Autant de rappels inefficaces de notre finitude. Autant de\u00a0d\u00e9nis des conduites para-suicidaires. Autant de tentatives contemporaines\u00a0de conjurations. Celle-ci visent \u00e0 nous convaincre de ce que nous\u00a0savons sans vouloir le savoir: nous sommes mortels, mais nous ne cessons\u00a0jamais d&rsquo;agir comme immortels. Vient alors un temps de la vie (Houde,\u00a01999) o\u00f9 nous ne valons plus qu&rsquo;en tant que survivant, tant est\u00a0vrai l&rsquo;adage selon lequel: \u00ab\u00a0<i>\u00eatre vieux, c&rsquo;est conna\u00eetre\u00a0plus de morts que de vivants<\/i>\u00ab\u00a0.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">La fr\u00e9quentation des personnes en fin de vie, celle\u00a0des soignants qui ne le choisissent pas n\u00e9cessairement, sauf peut-\u00eatre\u00a0dans le cas des services de soins palliatifs, cette fr\u00e9quentation\u00a0que s&rsquo;imposent \u00e0 eux-m\u00eames les accompagnants b\u00e9n\u00e9voles,\u00a0ne sont-elles pas, elles aussi, conjuratoires? Doublement d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s\u00a0de notre mortalit\u00e9, par un inconscient qui la r\u00e9fute et\u00a0par une culture qui la rejette, n&rsquo;avons nous pas l\u00e0 l&rsquo;occasion\u00a0d&rsquo;une exp\u00e9rience unique, inavouable, tenue secr\u00e8te, pour\u00a0une part obsc\u00e8ne et pour une part jubilatoire? L&rsquo;accompagnant,\u00a0qu&rsquo;il soit m\u00e9decin, infirmi\u00e8re, psychologue, b\u00e9n\u00e9vole,\u00a0ne transige-t-il pas entre l&rsquo;inaccoutum\u00e9 d&rsquo;une option courageuse,\u00a0celle de fr\u00e9quenter ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs appel\u00e9s\u00a0en principe \u00e0 mourir avant lui, et le recours magique \u00e0\u00a0la v\u00e9rification de rester pour un instant vivant? C&rsquo;est en tout\u00a0cas ce que nous avons retenu de notre pratique ant\u00e9rieure au pays\u00a0des tr\u00e9passants (Heslon, 1990). Fr\u00e9quenter les mourants\u00a0ne fait certes pas mourir, les \u00e9viter ne suffit certes pas \u00e0\u00a0vivre pleinement. Mais s&rsquo;y vouer, n&rsquo;est-ce pas l&rsquo;une des derni\u00e8res\u00a0formes de conjuration que nous laisse la culture post-moderne, dont la\u00a0caract\u00e9ristique centrale semble, de ce point de vue, se r\u00e9sumer\u00a0\u00e0 ceci: nous n&rsquo;avons plus grand chose \u00e0 attendre de la mort,\u00a0si ce n&rsquo;est, dans certain cas, le soulagement d&rsquo;une souffrance. C&rsquo;est\u00a0ainsi que le choc du 11 septembre 2001 r\u00e9v\u00e9la dramatiquement\u00a0l&rsquo;antagonisme entre ceux qui attendent tout de la mort (et bien peu de\u00a0la vie) et ceux qui attendent tout de la vie (et bien peu de la mort).<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><b><a name=\"contenu7\"><\/a>6. L&rsquo;ACCOMPAGNEMENT COMME INITIATION<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Cette opposition fut anticip\u00e9e par Foucault (1976).\u00a0Il distinguait alors fait du prince et \u00e9poque moderne. Le premier\u00a0se caract\u00e9rise par le droit de vie ou de mort sur les sujets (c&rsquo;est-\u00e0-dire\u00a0la possibilit\u00e9 de laisser vivre et de faire mourir). La seconde\u00a0se r\u00e9v\u00e8le au contraire par la volont\u00e9 de faire vivre\u00a0et de laisser mourir. Les d\u00e9bats sur l&rsquo;euthanasie ravivent l&rsquo;enjeu,\u00a0comme nous l&rsquo;indiquions plus haut, puisqu&rsquo;ils osent une nouvelle posture\u00a0\u00e9thique: faire vivre <u>et<\/u> faire mourir (Van Parijs, 2002).\u00a0Accompagner certes n&rsquo;est pas euthanasier. Mais c&rsquo;est tout de m\u00eame\u00a0rencontrer ces questions autrement que d&rsquo;un point de vue philosophique\u00a0lointain. C&rsquo;est s&rsquo;initier \u00e0 la mort. Nous \u00e9voquions plus\u00a0haut <i>Le roi se meurt<\/i> de Ionesco et l&rsquo;attente d&rsquo;apprentissage initiatique\u00a0que rec\u00e8le la fr\u00e9quentation des tr\u00e9passants. Les\u00a0cultures traditionnelles accordent une importance particuli\u00e8re\u00a0\u00e0 cette initiation. Ainsi l&rsquo;Islam invite-t-il ses fid\u00e8les\u00a0\u00e0 r\u00e9aliser au moins une toilette mortuaire lors de l&rsquo;adolescence:\u00a0les jeunes filles aupr\u00e8s d&rsquo;une morte, les jeunes hommes aupr\u00e8s\u00a0d&rsquo;un mort. Les rites fun\u00e9raires sont initiatiques (Gomez, 2000).\u00a0Ils permettent de passer de la conjuration \u00e0 la participation.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Les trois temps du rite du passage sont bien connus depuis\u00a0Van Gennep (1909). La mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des imp\u00e9trants\u00a0pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;\u00e9preuve proprement dite, \u00e0 laquelle\u00a0succ\u00e8de la r\u00e9int\u00e9gration des laur\u00e9ats. Aller\u00a0au chevet des mourants, le plus souvent sans armes th\u00e9oriques ni\u00a0bagages \u00e9thiques, voil\u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve. Qu&rsquo;elle soit pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e\u00a0par une soustraction au monde des vivants ne fait aucun doute. Qu&rsquo;elle\u00a0garantisse la r\u00e9int\u00e9gration, \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur\u00a0\u00e0 celui du d\u00e9part, n&rsquo;est par contre aucunement garanti.\u00a0Celui qui fait le choix de fr\u00e9quenter les services de soins palliatifs,\u00a0d&rsquo;oncologie, de long s\u00e9jour, de g\u00e9rontologie, de r\u00e9animation,\u00a0s&rsquo;expose du m\u00eame coup \u00e0 l&rsquo;ostracisme de l&rsquo;indicible. Bien\u00a0s\u00fbr cet ostracisme se m\u00eale d&rsquo;admiration feinte, de curiosit\u00e9\u00a0macabre, de d\u00e9go\u00fbt enjoliv\u00e9. Il n&#8217;emp\u00eache: la\u00a0mort ne fait pas recette. Et les suspicions vont bon train. Conjurer sa\u00a0propre mort \u00e0 venir, en accompagnant les agonisants, s\u00e9pare\u00a0du monde des vivants, suscite plus d&rsquo;interrogations que de reconnaissance\u00a0sociale. Il est loin le temps des libitinaires latins jouissant des pr\u00e9rogatives\u00a0et des pouvoirs magiques attribu\u00e9s aux accompagnants des mourants\u00a0d&rsquo;alors! Les croque-mort redout\u00e9s sont pass\u00e9s par l\u00e0,\u00a0dont le nom rappelle leur pratique de v\u00e9rification de la mort clinique\u00a0par la morsure du pouce du pied gauche du cadavre&#8230;<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Pourtant, nous sommes aussi sur terre pour nous initier\u00a0\u00e0 la perspective de la finitude, du d\u00e9tachement, de l&rsquo;abandon,\u00a0du l\u00e2cher-prise. Mais nous sommes pass\u00e9s d&rsquo;une logique de<br \/>\nl&rsquo;acc\u00e8s solidaire (avoir v\u00e9cu tel deuil comme marque sociale\u00a0de succ\u00e8s dans l&rsquo;avanc\u00e9e en \u00e2ge) \u00e0 une logique\u00a0de l&rsquo;acc\u00e8s solitaire (r\u00e9-ussir, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0s&rsquo;en\u00a0sortir \u00e0 nouveau\u00a0\u00bb soi-m\u00eame, faire face isol\u00e9ment\u00a0aux deuils qui nous \u00e9choient). Plus encore, l&rsquo;allongement des dur\u00e9es\u00a0de vie \u00e9teint progressivement la logique de succession des g\u00e9n\u00e9rations.\u00a0Celle-ci liquidait r\u00e9guli\u00e8rement <i>La dette de vie\u00a0<\/i>(Bydlowski, 1997) par la mise au monde d&rsquo;un nouveau-n\u00e9, portant\u00a0parfois le pr\u00e9nom m\u00e9moriel du grand-parent r\u00e9cemment\u00a0disparu en une sorte de m\u00e9tempsycose symbolique. La coexistence\u00a0prolong\u00e9e de quatre, voire cinq g\u00e9n\u00e9rations, redistribue\u00a0la donne, d\u00e9centre l&rsquo;enfantement et la g\u00e9n\u00e9rativit\u00e9\u00a0du relais g\u00e9n\u00e9rationnel vers la r\u00e9alisation narcissique\u00a0et, finalement, imagine la mort comme un futur de plus en plus improbable\u00a0au fur et \u00e0 mesure que grands-parents, parents, enfants et petits-enfants\u00a0deviennent simultan\u00e9ment adultes, dans l&rsquo;illusion de perdurer ensemble\u00a0comme jamais dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Les observations cliniques que nous avons pu mener aupr\u00e8s\u00a0des candidats \u00e0 la fonction d&rsquo;accompagnant b\u00e9n\u00e9vole\u00a0de personnes en fin de vie, dans le cadre d&rsquo;une association de soins palliatifs,\u00a0nous ont ainsi enseign\u00e9 que rares sont ceux qui postulent sans\u00a0porter un deuil traumatique, g\u00e9n\u00e9ralement le d\u00e9c\u00e8s\u00a0pr\u00e9coce ou dramatique d&rsquo;un des g\u00e9niteurs, et que nombreux\u00a0sont ceux qui avouent \u00eatre en mal d&rsquo;enfant (soit qu&rsquo;ils n&rsquo;aient\u00a0pu devenir parent, soit que leurs enfants soient d\u00e9sormais autonomes\u00a0et \u00e9loign\u00e9s). L&rsquo;initiation que constituerait l&rsquo;exp\u00e9rience\u00a0de l&rsquo;accompagnement ne serait ainsi pas seulement faite du seul passage\u00a0de la conjuration de sa propre mort \u00e0 l&rsquo;initiation au monde des\u00a0vivants mortels. Elle pourrait aussi bien ressortir d&rsquo;un transfert de\u00a0la contribution n\u00e9cessaire au cycle de la vie et de la mort, d&rsquo;un\u00a0<u>palliatif<\/u> \u00e0 la seule source supportable de l&rsquo;\u00e9preuve\u00a0du mourir: celle que nous offre la succession g\u00e9n\u00e9rationnelle.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><b><a name=\"contenu8\"><\/a>7. L&rsquo;ACCOMPAGNEMENT COMME NOUVELLE\u00a0RITUALISATION<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Bien s\u00fbr, les motivations \u00e0 accompagner ne\u00a0sauraient se limiter \u00e0 ces observations empiriques, d&rsquo;autant plus\u00a0que nombre d&rsquo;accompagnants sont en fait des soignants hospitaliers et\u00a0non des b\u00e9n\u00e9voles mus par leur seule histoire de vie. Ceux-ci\u00a0ont largement \u00e9volu\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 certaines pionni\u00e8res\u00a0telles que K\u00fcbler-Ross (1975) ou Sebag-Lan\u00f6\u00e9 (1986),\u00a0pour ne citer que les plus c\u00e9l\u00e8bres d&rsquo;entre elles<sup>3<\/sup>.\u00a0Nous assistons sans doute, de ce fait, \u00e0 la naissance de nouvelles\u00a0pratiques \u00ab\u00a0thanatologiques\u00a0\u00bb, renforc\u00e9es par la part croissante\u00a0des d\u00e9c\u00e8s qui se produisent \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. A\u00a0l&rsquo;instar des naissances, qui se d\u00e9roulent dans des \u00ab\u00a0Maternit\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(\u00ab\u00a0Nativit\u00e9s\u00a0\u00bb eut \u00e9t\u00e9 plus juste, \u00ab\u00a0Parentalit\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0moins sexiste!), les d\u00e9c\u00e8s non accidentels sont d\u00e9sormais\u00a0massivement confi\u00e9s \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, comme nous l&rsquo;indiquions\u00a0pr\u00e9c\u00e9demment.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Feindre de l&rsquo;ignorer, ou encore le d\u00e9plorer, revient\u00a0\u00e0 sous-estimer les nouvelles figures de la fin de la vie. Celles-ci,\u00a0dans un contexte m\u00e9dical qui accepte progressivement de d\u00e9tendre\u00a0ses id\u00e9aux de ma\u00eetrise curative, en compagnie de professionnels\u00a0du soin et d&rsquo;accompagnants b\u00e9n\u00e9voles, c&rsquo;est-\u00e0-dire\u00a0d&rsquo;\u00e9trangers le plus souvent bienveillants, mais \u00e9galement\u00a0pas toujours suffisamment form\u00e9s, pr\u00e9par\u00e9s ou soutenus,\u00a0prennent de nouvelles formes. De m\u00eame, les rites fun\u00e9raires\u00a0proprement dits \u00e9voluent (pr\u00e9voyance financi\u00e8re des\u00a0obs\u00e8ques, sacrement des malades qui remplace l&rsquo;extr\u00eame-onction,\u00a0cr\u00e9mation, c\u00e9r\u00e9monies religieuses plus discr\u00e8tes,\u00a0disparition des v\u00eatements de deuil).<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;accompagnement prend place dans ces nouvelles ritualisations.\u00a0Il en devient peut-\u00eatre l&rsquo;une des figures, sinon oblig\u00e9e,\u00a0du moins de plus en plus fr\u00e9quente. On sait que les rites sont\u00a0s\u00e9cr\u00e9t\u00e9s par le corps social et jamais d\u00e9cr\u00e9t\u00e9s\u00a0(ou provisoirement seulement, comme l&rsquo;illustrent les cultes impos\u00e9s\u00a0par les soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9volutionnaires: culte de l&rsquo;\u00eatre\u00a0supr\u00eame ou culte de la personnalit\u00e9 du dictateur). On sait\u00a0\u00e9galement qu&rsquo;ils acc\u00e8dent \u00e0 leur dimension de rite\u00a0d\u00e8s lors qu&rsquo;ils proposent un rapport au sacr\u00e9, et qu&rsquo;ils\u00a0demeurent des rituels variables, n\u00e9vrotiques, d\u00e8s lors qu&rsquo;ils\u00a0ressortent de choix individuels. L&rsquo;accompagnement profane prendra-t-il\u00a0valeur de rite dans le cadre d&rsquo;une sacralit\u00e9 \u00e0 venir, ou\u00a0restera-t-il l&rsquo;un des innombrables rituels de la post-modernit\u00e9?\u00a0Acc\u00e9dera-t-il \u00e0 un ordre de transcendance, ou signe-t-il\u00a0un repli du mourir sur l&rsquo;immanence?<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Plusieurs points de vue peuvent \u00eatre convoqu\u00e9s.\u00a0Le premier tendra \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;accompagnement comme une\u00a0figure mineure, compar\u00e9e aux trois autre figures de la pratique\u00a0de soi que sont les exp\u00e9riences spirituelles, les psychoth\u00e9rapies\u00a0et les conceptions holistiques de la m\u00e9decine palliative. Ces trois\u00a0alternatives \u00e0 l&rsquo;accompagnement ont pour elles un cadre heuristique\u00a0et \u00e9pist\u00e9mologique av\u00e9r\u00e9, des processus de\u00a0formation \u00e9labor\u00e9s, des exigences de contr\u00f4le et de\u00a0supervision qui limitent les d\u00e9rives de l&rsquo;auto-proclamation et\u00a0du militantisme suspect. L&rsquo;accompagnement en ce sens devient un simple\u00a0compl\u00e9ment, voire une duperie, relayant un contexte hospitalier\u00a0en mal de main-d&rsquo;\u0153uvre, un contexte de flou identitaire et d&rsquo;affectivation\u00a0de l&rsquo;exercice professionnel des m\u00e9tiers du soin, ou un contexte\u00a0anthropologique de malaise partag\u00e9 quant au mourir et aux deuils.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Le second point de vue prendra acte des \u00e9volutions\u00a0en cours, de la m\u00e9tamorphose du rapport \u00e0 la mort, de l&rsquo;\u00e9mergence\u00a0des temporalit\u00e9s du pr\u00e9sent, des attentes sociales autour\u00a0de la mort dite \u00ab\u00a0digne\u00a0\u00bb, etc. Il mettra l&rsquo;accent sur l&rsquo;\u00e9chec\u00a0ou l&rsquo;imp\u00e9ritie des pratiques spirituelles, psychoth\u00e9rapeutiques\u00a0ou holistiques, et fera de l&rsquo;accompagnement une nouvelle voie prometteuse.\u00a0Les promoteurs de l&rsquo;accompagnement des personnes en fin de vie auront\u00a0du coup \u00e0 faire la preuve de la solidit\u00e9 de leurs r\u00e9f\u00e9rences\u00a0et de leurs mod\u00e8les, \u00e0 s&rsquo;\u00e9loigner des sir\u00e8nes\u00a0mystiques du nouvel \u00e2ge, \u00e0 se situer dans leur h\u00e9ritage,\u00a0celui des sciences humaines d\u00e9velopp\u00e9es au cours du si\u00e8cle\u00a0pass\u00e9.<\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Un troisi\u00e8me point de vue visera \u00e0 int\u00e9grer\u00a0la perspective du mourir et l&rsquo;exp\u00e9rience de survivre aux deuils\u00a0qui nous frappent dans une conception plus large de l&rsquo;\u00eatre humain.\u00a0\u201cOn ne commence \u00e0 vivre que quand on cesse de vouloir \u00e9chapper\u00a0\u00e0 la mort, ou de la nier inconsciemment, ce qui revient au m\u00eame.\u00a0C&rsquo;est bien l\u00e0 le probl\u00e8me philosophique par excellence et\u00a0aucune \u00e9ducation ne m\u00e9rite son nom si elle ne s&rsquo;y est authentiquement\u00a0confront\u00e9e\u201d (Ardoino, 1999, p. 324). Ce qui permettrait probablement\u00a0de conjoindre conjuration, initiation et ritualisation de la mort, par\u00a0un propos plus ample: l&rsquo;accompagnement comme \u00e9ducation, le mourant\u00a0comme ma\u00eetre&#8230;<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><b><a name=\"contenu9\"><\/a>CONCLUSION: IMPACTS CARRI\u00c9ROLOGIQUES<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\">Les impacts carri\u00e9rologiques de l&rsquo;accompagnement\u00a0des personnes en fin de vie sont doubles. Il s&rsquo;agit tout d&rsquo;abord de situer\u00a0cette fonction dans sa l\u00e9gitimit\u00e9 sociale: nouvelle profession,\u00a0r\u00f4le r\u00e9serv\u00e9 aux retrait\u00e9s ou aux militants,\u00a0exorcisme de la mort enracin\u00e9 dans des probl\u00e9matiques personnelles,\u00a0r\u00f4le nouveau attribu\u00e9 aux soignants, aux praticiens du champ\u00a0social? Formation, validation, \u00e9valuation des pratiques d&rsquo;accompagnement\u00a0sont-ils requis? Peut-on faire carri\u00e8re dans l&rsquo;accompagnement,\u00a0peut-on accompagner sans le contr\u00f4le de groupes de parole ou de\u00a0supervisions psychoth\u00e9rapeutiques? Il s&rsquo;agit ensuite d&rsquo;envisager\u00a0la carri\u00e8re, cet ensemble des r\u00f4les sociaux occup\u00e9s\u00a0par l&rsquo;individu tout au long de son existence, jusqu&rsquo;\u00e0 son terme.\u00a0De tirer enseignement des t\u00e9moignages des accompagnants, de la\u00a0source vive de savoir sur la fin de vie qu&rsquo;ils \u00e9laborent, pour\u00a0vivre pleinement le transitoire de toute carri\u00e8re, et les bascules\u00a0qu&rsquo;elle op\u00e8re entre notre origine et notre terme.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a name=\"auteur\"><\/a>Auteur<\/h3>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><span class=\"txt-j\"><strong>Gilles Pinte <\/strong><\/span>est\u00a0enseignant-chercheur en sciences de l\u2019\u00e9ducation \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9\u00a0Catholique de l&rsquo;Ouest (UCO) de Vannes-Arradon (France)\u00a0; il assure\u00a0des missions de conseil dans le domaine des ressources humaines et de\u00a0l\u2019organisation du travail. Ses th\u00e8mes de recherche portent\u00a0sur la formation des adultes. <a href=\"mailto:gilles.pinte@uco.fr\">gilles.pinte@uco.fr<\/a><\/p>\n<p class=\"txt-j\" style=\"text-align: justify;\"><strong>Christian Heslon <\/strong>est psychologue des\u00a0\u00e2ges de la vie, charg\u00e9 d&rsquo;enseignement et chercheur associ\u00e9\u00a0\u00e0 l&rsquo;UCO d&rsquo;Angers (France), consultant dans les domaines de l&rsquo;\u00e9ducation,\u00a0de la sant\u00e9, de l&rsquo;enseignement, de l&rsquo;accompagnement social et des\u00a0soins palliatifs. Ses th\u00e8mes d&rsquo;intervention et de recherche concernent:\u00a0les transitions identitaires de l&rsquo;avanc\u00e9e en \u00e2ge; les conduites\u00a0\u00e0 projet individuelles ou collectives; les relations interg\u00e9n\u00e9rationnelles.\u00a0Cet article r\u00e9sulte de leur collaboration issue du PhD en Sciences\u00a0de l&rsquo;\u00c9ducation qu&rsquo;ils suivent conjointement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9\u00a0de Sherbrooke (Qu\u00e9bec, Canada) et \u00e0 l&rsquo;UCO (Angers, France).\u00a0<a href=\"mailto:christian.heslon@wanadoo.fr\">christian.heslon@wanadoo.fr<\/a><\/p>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a name=\"notes\"><\/a>Notes<\/h3>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li class=\"txt-j\">Encyclop\u00e9die Universalis, CD-Rom version 4.0,<i>Euthanasie<\/i>,\u00a09.113.b<\/li>\n<li class=\"txt-j\">La psychopathologie rep\u00e8re ces fant\u00f4mes\u00a0sous la forme des deuils pathologiques et du \u00ab\u00a0syndrome d&rsquo;anniversaire\u00a0\u00bb,\u00a0ressurgissement des deuils refoul\u00e9s sous la forme d&rsquo;\u00e9pisodes\u00a0psychosomatiques ou traumatologiques \u00e0 la date des d\u00e9c\u00e8s\u00a0impliqu\u00e9s (Canault, 1998, p. 83-97).<\/li>\n<li class=\"txt-j\">Soulignons que l&rsquo;apport des femmes fut ici d\u00e9terminant:\u00a0\u00e0 l&rsquo;inverse de la <i>technologisation<\/i> de la science m\u00e9dicale\u00a0qui demeure l&rsquo;apanage des m\u00e9decins au masculin, le <i>souci de\u00a0l&rsquo;autre<\/i> confront\u00e9 \u00e0 la mort ou \u00e0 la douleur\u00a0est le plus souvent le fait de femmes m\u00e9decins. Nous serions\u00a0d\u00e8s lors fond\u00e9s \u00e0 attendre un renforcement de ce\u00a0progr\u00e8s gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;actuelle f\u00e9minisation de\u00a0la profession de m\u00e9decin (en France comme au Canada), si ce n&rsquo;\u00e9tait\u00a0que le revers risque malheureusement d&rsquo;en \u00eatre sa disqualification\u00a0sociale, comme on l&rsquo;a trop souvent constat\u00e9 lorsqu&rsquo;une profession\u00a0se f\u00e9minise&#8230;<\/li>\n<\/ol>\n<h3 class=\"s-titre\" style=\"text-align: justify;\"><a name=\"abstract\"><\/a>Abstract<\/h3>\n<p class=\"resume\" style=\"text-align: justify;\">Post-modern culture has changed our relationship to death,\u00a0and our denial of death increases as a more secular and medical approach\u00a0is taken to it. The emergence and extension of the accompaniment of people\u00a0at the ends of their lives is an alternative to this trend, on the condition\u00a0that this approach is distinguished from the debate over euthanasia. It\u00a0follows that there will be new functions for hospitals, the consequences\u00a0of which are just beginning to emerge. Accompaniment has to be examined\u00a0from three points of view: as a conjuration, initiation and new ritualization.\u00a0There will be many impacts on the study of careers, with respect both\u00a0to the careers of those who accompany and to taking death into account\u00a0in our career plans.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><a name=\"references\"><\/a><span class=\"s-titre\">R\u00e9f\u00e9rences<\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span class=\"txt-nj\">ARI\u00c8S, P. (1977). <i>L&rsquo;homme devant la mort.<\/i> Paris: Seuil.<\/span><\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">ARDOINO, J. (1999). <i>\u00c9ducation et politique<\/i>.\u00a0Paris: Anthropos. (2<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9d.).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">BRUCKNER, P. (2000). <i>L&rsquo;euphorie perp\u00e9tuelle.\u00a0<\/i>Paris: Grasset.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">BYDLOWSKI, M. (1997). <i>La dette de vie<\/i>. Paris: PUF.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">CANAULT, N. (1998). <i>Comment paye-t-on les fautes de\u00a0ses anc\u00eatres?<\/i> Paris: Descl\u00e9e de Brouwer.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">FOUCAULT, M. (1976). <i>Il faut d\u00e9fendre la soci\u00e9t\u00e9<\/i>.\u00a0Paris: Gallimard.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">FREUD, S. (1915). Consid\u00e9rations actuelles sur\u00a0la guerre et sur la mort. In <i>Essais de psychanalyse<\/i>. Paris: Payot.\u00a0p. 9-40. (r\u00e9\u00e9d. trad. 1981).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">GOMEZ, J.-F. (2000). <i>Le temps des rites.<\/i> Paris:\u00a0Descl\u00e9e de Brouwer.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">GODBOUT, J. T. (2000). <i>Le don, la dette et l&rsquo;identit\u00e9.\u00a0<\/i>Montr\u00e9al: Editions du Bor\u00e9al.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">HESLON, C. (1990). Un abord psychologique du long s\u00e9jour.\u00a0<i>D\u00e9mences et Th\u00e9rapies, 3,<\/i> 19-20.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">HOUDE, R. (1999). <i>Les temps de la vie<\/i>. Montr\u00e9al:\u00a0Ga\u00ebtan Morin. (3<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9dition revue).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">IONESCO, E. ( r\u00e9ed.1986). <i>Le roi se meurt<\/i>.\u00a0Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">JANK\u00c9L\u00c9VITCH, V. (1977). <i>La mort.\u00a0<\/i>Paris: Flammarion.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">K\u00dcBLER-ROSS, E. (1975). <i>Les derniers instants\u00a0de la vie.<\/i> Gen\u00e8ve: Labor et Fid\u00e8s. (trad.).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">L\u00c9VINAS, E. (1982). <i>\u00c9thique et infini.\u00a0<\/i>Paris: Fayard.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">RAPIN, C. H. (1989). <i>Fin de vie.<\/i> Lausanne: Payot.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">SEBAG-LANO\u00c9, R. (1986). <i>Mourir accompagn\u00e9.\u00a0<\/i>Paris: Descl\u00e9e de Brouwer.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">VAN PARIJS, P. (2002). Nous finirons presque tous euthanasi\u00e9s.\u00a0<i>Courrier International, 590<\/i>, 24-25.<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">VAN GENNEP, A. (1909). <i>Les rites de passage<\/i>. Paris:\u00a0Gallimard. (r\u00e9\u00e9d. 1978).<\/p>\n<p class=\"txt-nj\" style=\"text-align: justify;\">VERSPIEREN, P. (1992). L&rsquo;euthanasie, une porte ouverte\u00a0? <i>\u00c9tudes, 1<\/i>, 63.\u00a0\u2014 (1984). <i>Face \u00e0 celui qui meurt<\/i>. Paris: Descl\u00e9e\u00a0de Brouwer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gilles PINTE, Enseignant-chercheur en sciences de l\u2019\u00e9ducation UCO Vannes-Arradon (France) Christian HESLON, Psychologue des \u00e2ges\u00a0de la vie, Charg\u00e9 d&rsquo;enseignement et chercheur associ\u00e9 UCO Angers (France) Auteur R\u00e9sum\u00e9\/Abstract La culture post-moderne&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":101011,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[82],"tags":[],"class_list":["post-6325","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-volume-9-numero-1-2003"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6325","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/101011"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6325"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6325\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6386,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6325\/revisions\/6386"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6325"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6325"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6325"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}