{"id":6060,"date":"2002-11-21T04:27:24","date_gmt":"2002-11-21T03:27:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/?p=6060"},"modified":"2015-11-21T22:16:52","modified_gmt":"2015-11-21T21:16:52","slug":"hannah-arendt-ou-le-courage-de-la-difference","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/2002\/hannah-arendt-ou-le-courage-de-la-difference\/","title":{"rendered":"Hannah Arendt ou le courage de la diff\u00e9rence"},"content":{"rendered":"<p><i><b><a href=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/volume08_3-4-19_fourton.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-5882 size-full\" src=\"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2001\/07\/PDF.png\" alt=\"Version PDF\" width=\"50\" height=\"50\" \/><\/a>Mich\u00e8le Fourton<\/b><\/i><\/p>\n<hr width=\"100%\" \/>\n<p><!--lien-auteur --><\/p>\n<p class=\"lien-1\"><strong><a href=\"#auteur\">Auteur<\/a><\/strong><\/p>\n<p><!--contenu --><\/p>\n<h3 class=\"s-titre\">Contenu<\/h3>\n<p><!--lien-contenu --><\/p>\n<p><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu1\">Introduction<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu2\">Hannah Arendt\u00a0: une femme juive<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu3\">Une vie immerg\u00e9e dans l\u2019histoire<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu4\">Une pens\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9coute du r\u00e9el<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu5\">L\u2019 \u00ab\u00a0Affaire Eichmann\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu6\">Fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e &#8230;<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu7\">Et fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la complexit\u00e9 du monde.<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu8\">L\u2019\u00c9ducation et la \u00ab\u00a0natalit\u00e9\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu9\">Hannah Arendt\u00a0: une voix de femme<br \/>\n<\/a><\/span><span class=\"lien-1\"><a href=\"#contenu10\">Conclusion<\/a><\/span><\/p>\n<hr align=\"left\" width=\"33%\" \/>\n<p><!--texte --><\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a name=\"contenu1\"><\/a>Introduction<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Notre profession de conseiller d\u2019orientation nous confronte \u00e0 des probl\u00e9matiques multiples. Il s\u2019agit toujours de prendre en compte une r\u00e9alit\u00e9 actuelle, qui se d\u00e9cline en termes d\u2019aptitudes et de d\u00e9sirs mais aussi de contexte scolaire, familial et social. Et la prise en compte de cette r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 si multiforme, se donne pour objectif l\u2019insertion d\u2019un individu en devenir, dans une r\u00e9alit\u00e9 future mal d\u00e9finie\u00a0: une place \u00e0 trouver dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, avec son contexte \u00e9conomique et social, en devenir lui aussi, mais dans lequel peut faire irruption l\u2019histoire, au sens d\u2019\u00e9v\u00e9nements marquants d\u2019un v\u00e9cu collectif.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Nous pouvons donc \u00eatre amen\u00e9s \u00e0 nous pencher aussi bien sur toutes les circonstances de rencontre, que sur tous les d\u00e9terminants historiques qui permettent tel ou tel choix \u2013 d\u2019existence et\/ou de carri\u00e8re. C\u2019est pourquoi le recours au r\u00e9cit biographique repr\u00e9sente une tentation, puisque l\u2019histoire est d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Et l\u2019histoire de Hannah Arendt pose de surcro\u00eet, et de mani\u00e8re particuli\u00e8rement \u00e9clairante un certain nombre de d\u00e9terminants essentiels dans la probl\u00e9matique du choix. C\u2019est d\u2019abord la richesse que peut constituer l\u2019enracinement dans une famille o\u00f9 l\u2019on a re\u00e7u un certain type d\u2019\u00e9ducation. Mais c\u2019est aussi la fid\u00e9lit\u00e9 envers une communaut\u00e9 d\u2019origine, assum\u00e9e \u00e0 travers tous les risques. Et c\u2019est enfin la richesse de certains choix affectifs qui ont pu, parfois, entrer en corr\u00e9lation avec des choix intellectuels, id\u00e9ologiques ou militants mais aussi, \u00e0 d\u2019autres moments, leur demeurer \u00e9trangers et rester de l\u2019ordre de l\u2019intime. Et il faut encore citer\u00a0: le choix d\u2019assumer son identit\u00e9 de femme tout en sachant trouver \u00e0 cette sexuation une juste place, et l\u2019accueil inconditionnel fait \u00e0 l\u2019enfance, sans aucune mi\u00e8vrerie affective, mais avec le souci de transmettre le monde aux adultes de demain.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Tout ceci qui peut se r\u00e9sumer ainsi\u00a0: Hannah Arendt a toujours su, en chaque circonstance, au milieu d\u2019\u00e9v\u00e9nements d\u00e9sordonn\u00e9s et parfois tragiques, dans lesquels elle se trouvait compl\u00e8tement impliqu\u00e9e, donner du sens \u00e0 tout ce qu\u2019elle vivait. C\u2019est en cela qu\u2019elle donne un enseignement f\u00e9cond.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a name=\"contenu2\"><\/a>Hannah Arendt\u00a0: une femme juive<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Ce que, <i>a minima,<\/i> beaucoup savent d\u2019Hannah Arendt, c\u2019est qu\u2019elle \u00e9tait une philosophe juive allemande, qui quitta l\u2019Allemagne nazie en 1933. Moins connu est le fait que son exil volontaire date de l\u2019automne 1933. Qu\u2019il est donc post\u00e9rieur de six mois \u00e0 la prise de pouvoir de Hitler et \u00e0 l\u2019incendie du Reichstag. Elle consacra la plus grande partie de ces mois-l\u00e0 \u00e0 apporter une aide active \u00e0 des r\u00e9seaux de r\u00e9sistance qui faisaient passer la fronti\u00e8re \u00e0 tous ceux qui \u00e9taient menac\u00e9s \u2013 essentiellement des militants communistes. De cet \u00e9pisode o\u00f9, \u00e2g\u00e9e de 26 ans, elle a pris de tr\u00e8s graves risques, elle ne parla presque jamais ult\u00e9rieurement. Modestie sans doute, mais aussi quelque chose de beaucoup plus profond.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Lorsque en 1963 elle fut mise en cause, \u00e0 la suite de son ouvrage sur le proc\u00e8s d\u2019Adolf Eichmann,<sup>1<\/sup> Gerschom Scholem entre autres, la pr\u00e9senta comme \u00a0un de ces \u00ab\u00a0intellectuels issus de la gauche allemande\u00a0\u00bb.<sup>2<\/sup> Ce qui la fit r\u00e9pliquer tr\u00e8s vivement\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne suis pas de ces \u201cintellectuels issus de la gauche allemande\u201d (&#8230;). Je n\u2019ai pris conscience que bien tard de l\u2019importance de Marx, parce que je ne m\u2019int\u00e9ressais dans ma jeunesse ni \u00e0 l\u2019histoire ni \u00e0 la politique. S\u2019il faut que je \u201csois venue de quelque part\u201d, c\u2019est de la tradition philosophique allemande\u00a0\u00bb.<sup>3<\/sup> Elle insistera toujours sur le fait qu\u2019elle est entr\u00e9e en r\u00e9sistance uniquement \u00ab\u00a0parce qu\u2019elle \u00e9tait juive\u00a0\u00bb, agissant et prenant position \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, comme \u00e0 tous les moments de sa vie, non pas en femme de gauche, mais en femme juive.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Elle aura toute sa vie cette grande simplicit\u00e9 ou cet immense orgueil, de ne jamais se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 une id\u00e9ologie (et elle dira beaucoup de mal des id\u00e9ologies), mais de parler au non des faits et d\u2019une condition assum\u00e9e \u2013 \u00eatre femme, \u00eatre juive\u00a0: diff\u00e9rences que des circonstances historiques peuvent transformer en fatalit\u00e9 ou en trag\u00e9die. Elle aimait beaucoup se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019expression de \u00ab\u00a0paria conscient\u00a0\u00bb invent\u00e9e par Bernard Lazare,<sup>4<\/sup> expression qui semble \u00eatre une des meilleures d\u00e9finitions de son attitude. C\u2019est ainsi que, selon la formule de Ricoeur, elle resta \u00ab\u00a0toute sa vie, sous des guises diverses, une Juive exil\u00e9e\u00a0\u00bb,<sup>5<\/sup> et dont les seuls engagements militants officiels eurent lieu dans des mouvements sionistes, et encore pour tr\u00e8s peu de temps et en \u00e9mettant toujours beaucoup de r\u00e9serves. Car, elle qui avait su d\u00e9finir sa ligne de conduite \u00e0 partir des faits, r\u00e9cusait toute tentative inverse, consistant \u00e0 poser des lois g\u00e9n\u00e9rales a priori, pour tenter d\u2019y plier les \u00e9v\u00e9nements, de mani\u00e8re volontariste. De l\u00e0 d\u00e9coule le travail th\u00e9orique remarquable qu\u2019elle entreprit sur le totalitarisme,<sup>6<\/sup> mais aussi son refus de tous les mensonges officiels, de toutes les \u00ab\u00a0langues de bois\u00a0\u00bb, de tout ce qui fait vivre les hommes et les femmes dans un monde fictif, en leur faisant oublier la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: celle du coin de la rue, et que chacun de nous a sous les yeux. Simplicit\u00e9 du regard, qui est en m\u00eame temps sauvegarde de la dignit\u00e9 de la pens\u00e9e\u00a0: ne jamais renoncer \u00e0 penser par soi-m\u00eame, et ne s\u2019incliner devant aucune terreur\u00a0\u2013 tel est le double message de Hannah Arendt qui \u00e9crivait, \u00e0 propos des ces mois de 1933\u00a0:\u00a0 \u00ab\u00a0Grands dieux, nous n\u2019avons pas eu besoin qu\u2019Hitler prenne le pouvoir pour savoir que les nazis \u00e9taient nos ennemis\u00a0! C\u2019\u00e9tait d\u2019une \u00e9vidence absolue, depuis au moins quatre ans, pour n\u2019importe quel individu sain d\u2019esprit. Nous savions \u00e9galement qu\u2019une grande partie du peuple allemand marchait derri\u00e8re eux. (&#8230;). Le probl\u00e8me, le probl\u00e8me personnel n\u2019\u00e9tait donc pas tant ce que pouvaient faire nos ennemis, mais ce que faisaient nos amis.\u00a0\u00bb.<sup>7<\/sup> Le probl\u00e8me \u00e9tait la vague d\u2019uniformisation et de consentement passif que produisent toujours la force et la terreur, et face \u00e0 laquelle nul ne peut savoir \u00e0 l\u2019avance s\u2019il parviendra \u00e0 se ressaisir. La plupart des gens s\u2019inclinent devant la terreur&#8230; constatait Hannah Arendt. Qui ajoutait qu\u2019on pouvait seulement esp\u00e9rer \u2013 et constater \u2013 que certains ne s\u2019inclinent pas. \u00ab\u00a0Humainement parlant, il n\u2019en faut pas plus, et l\u2019on ne peut raisonnablement en demander plus, pour que cette plan\u00e8te demeure habitable.\u00a0\u00bb.<sup>8<\/sup><\/p>\n<p class=\"txt-j\">Un autre message tout aussi d\u00e9finitif est issu du regard port\u00e9 par Hannah Arendt sur l\u2019activit\u00e9 humaine<sup>9 <\/sup>qui lui permet d\u2019affirmer qu\u2019aucun savoir fut-il g\u00e9nial, aucun savoir-faire, aucune technicit\u00e9 quelle qu\u2019en soit la subtilit\u00e9, ne suffisent \u00e0 donner \u00e0 une vie humaine sa dimension morale, politique et citoyenne. Seules y donnent acc\u00e8s l\u2019action et la parole partag\u00e9es, l\u2019implication dans ce que les Grecs appelaient la <i>Polis<\/i>. Cela a pour cons\u00e9quence une appr\u00e9hension tr\u00e8s particuli\u00e8re de tous ces \u00ab\u00a0semblants\u00a0\u00bb sociaux que sont l\u2019argent, le pouvoir, les honneurs, la notori\u00e9t\u00e9&#8230;. Hannah Arendt a ainsi toujours refus\u00e9 les r\u00f4les qu\u2019on voulait lui faire jouer et, en particulier, celui de \u00ab\u00a0femme d\u2019exception\u00a0\u00bb \u2013 expression qui fut employ\u00e9e \u00e0 son sujet lorsque elle fut la premi\u00e8re femme nomm\u00e9e professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Princeton. Dans une lettre, qu\u2019elle \u00e9crivit alors \u00e0 son ami Kurt Blumenfeld, elle lui disait que ce terme lui rappelait trop cruellement celui de \u00ab\u00a0Juif d\u2019exception\u00a0\u00bb\u00a0: terme qui d\u00e9signe aussi bien celui qui aspire \u00e0 se sauver en sacrifiant les autres, que le \u00ab\u00a0bon Juif\u00a0\u00bb, le Juif alibi que chaque antis\u00e9mite se flatte d\u2019avoir pour ami. Elle refusa donc toujours d\u2019\u00eatre autre chose que cela\u00a0: une jeune \u00e9tudiante, \u00e0 qui ses dons exceptionnels en philosophie permettaient d\u2019esp\u00e9rer un avenir intellectuel des plus brillants, mais qui \u00e9tait n\u00e9e en 1906 dans une famille juive de la R\u00e9publique de Weimar, et dont la trajectoire de vie fut brutalement interrompue par une monstrueuse irruption de l\u2019histoire. Elle restera, de ce jour-l\u00e0, fid\u00e8le \u00e0 l\u2019histoire mais aussi marqu\u00e9e de ce traumatisme ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a name=\"contenu3\"><\/a>Une vie immerg\u00e9e dans l\u2019histoire<\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Tout ce qui peut ressembler \u00e0 une biographie, m\u00eame sous forme d\u2019esquisse, se doit d\u2019\u00eatre pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, dans le cas d\u2019Hannah Arendt, d\u2019un scrupule pr\u00e9alable\u00a0: un des th\u00e8mes majeurs de sa pens\u00e9e est la distinction, nette jusqu\u2019au rigorisme, du domaine public et du domaine priv\u00e9. S\u2019ensuivait pour elle un refus p\u00e9remptoire de donner le moindre caract\u00e8re public aux faits de sa vie priv\u00e9e. Elle n\u2019a laiss\u00e9, d\u2019autre part, aucune autobiographie ni aucun journal intime\u00a0: elle aimait raconter certaines anecdotes de sa vie, mais seulement avec ses amis et toujours de vive voix.<sup>10<\/sup><\/p>\n<p class=\"txt-j\">Hannah Arendt est n\u00e9e en Octobre 1906, \u00e0 Hanovre, o\u00f9 elle a v\u00e9cu ses quatre premi\u00e8res ann\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ses Parents retournent, en 1910, dans leur ville d\u2019origine\u00a0: Koenigsberg. Sa famille \u00e9tait compos\u00e9e, des deux c\u00f4t\u00e9s, de commer\u00e7ants juifs tr\u00e8s cultiv\u00e9s et compl\u00e8tement assimil\u00e9s mais n\u00e9anmoins tr\u00e8s sensibilis\u00e9s \u00e0 la question juive: Hannah Arendt se souvient que sa m\u00e8re lui recommandait de ne jamais tol\u00e9rer la moindre insulte ou moquerie \u00e0 caract\u00e8re raciste, de la part de ses professeurs ou de ses camarades \u2013 de quitter imm\u00e9diatement l\u2019\u00e9cole pour lui en rendre compte. Cette m\u00e8re \u2013 Martha Arendt, n\u00e9e Spiero-Cohn \u2013 avait, de surcro\u00eet, une grande sensibilit\u00e9 politique, elle \u00e9tait favorable \u00e0 la social-d\u00e9mocratie et avait une grande admiration personnelle pour Rosa Luxemburg (elle avait particip\u00e9 \u00e0 quelques manifestations en faveur des Spartakistes). Il est certain que son influence fut d\u00e9cisive sur l\u2019\u00e9volution politique de sa fille. Hannah Arendt avait re\u00e7u d\u2019elle une \u00e9ducation tr\u00e8s \u00e9clair\u00e9e et tr\u00e8s lib\u00e9rale, dont elle lui sera reconnaissante toute sa vie.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Toutefois, la jeune vie de H. Arendt fut frapp\u00e9e d\u2019un malheur pr\u00e9coce\u00a0: celui de perdre son p\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e2ge de sept ans (Paul Arendt succomba des suites d\u2019une syphilis qui l\u2019avait, auparavant, laiss\u00e9 paralys\u00e9 pendant de longs mois). Suivirent, pour Hannah et sa m\u00e8re, des ann\u00e9es tr\u00e8s difficiles accentu\u00e9es par les circonstances ext\u00e9rieures: celles de la premi\u00e8re guerre mondiale. Martha se remaria, alors qu\u2019Hannah avait treize ans, avec Martin Beerwald un veuf qui avait deux filles un peu plus \u00e2g\u00e9es, Eva et Clara. Les relations ne furent pas toujours faciles, car Hannah \u00e9tait une adolescente ombrageuse et indisciplin\u00e9e. Il n\u2019y eut cependant aucun drame majeur si ce n\u2019est, beaucoup plus tard, en 1933, le suicide de Clara qui \u00e9tait d\u00e9pressive depuis longtemps et dont Hannah, au fil des ann\u00e9es, \u00e9tait devenue l\u2019amie intime.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">A partir de 1924, Hannah Arendt fr\u00e9quentera successivement les universit\u00e9 de Marbourg, Fribourg et Heidelberg, \u00e9tudiant la philosophie, la th\u00e9ologie et la philologie. Elle fut l\u2019\u00e9l\u00e8ve de Husserl, Heidegger et Jaspers. Sa rencontre avec Heidegger est de celles qui furent sans doute d\u00e9terminantes et qui, surtout suscit\u00e8rent beaucoup de commentaires ult\u00e9rieurs: il est exact qu\u2019entre le professeur et l\u2019\u00e9tudiante exista une histoire d\u2019amour r\u00e9ciproque et pourtant contrari\u00e9e. Mais ce ne fut pas la seule histoire d\u2019amour de cette jeune \u00e9tudiante tr\u00e8s brillante, tr\u00e8s belle et tr\u00e8s courtis\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">En 1928, elle soutint sa th\u00e8se de philosophie qui avait pour th\u00e8me \u00a0<i>Le concept d\u2019amour chez Saint Augustin.<\/i><sup>11<\/sup> Son directeur de recherche \u00e9tait Karl Jaspers\u00a0: elle se liera d\u2019amiti\u00e9 avec lui et, apr\u00e8s la longue s\u00e9paration due \u00e0 la guerre et \u00e0 l\u2019exil, elle entretiendra avec lui une abondante correspondance jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de sa vie.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">En 1929, elle se maria une premi\u00e8re fois avec G\u00fcnther Stern, \u00e9tudiant lui aussi. Une bourse d\u2019\u00e9tude lui permit de consacrer plusieurs ann\u00e9es \u00e0 \u00e9crire la biographie d\u2019une femme juive ayant v\u00e9cu de 1771 \u00e0 1833. Cet ouvrage est paru sous le titre\u00a0<i>: Rahel Varnhagen. La vie d\u2019une Juive allemande \u00e0 l\u2019\u00e9poque du romantisme<\/i>.<sup>12<\/sup><\/p>\n<p class=\"txt-j\">Mais les \u00e9v\u00e9nements de 1933 interrompirent sa carri\u00e8re, comme celle de beaucoup d\u2019autres. Bien que rest\u00e9e en Allemagne, m\u00eame apr\u00e8s le d\u00e9part de son mari et de sa m\u00e8re, elle fut contrainte, elle aussi \u00e0 s\u2019exiler. Arr\u00eat\u00e9e dans la Biblioth\u00e8que d\u2019\u00c9tat o\u00f9 une organisation sioniste l\u2019avait charg\u00e9e de recenser le plus grand nombre possible de propos antis\u00e9mites, pour d\u00e9voiler l\u2019horreur de la propagande nazie, elle eut l\u2019extraordinaire chance d\u2019\u00eatre rel\u00e2ch\u00e9e presque aussit\u00f4t, mais la certitude qu\u2019une deuxi\u00e8me chance ne se pr\u00e9senterait pas.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Elle s\u2019exila \u00e0 Paris o\u00f9 elle fr\u00e9quenta l\u2019intelligentsia du monde des \u00e9migr\u00e9s, mais aussi les philosophes fran\u00e7ais et notamment les existentialistes. Travaillant (de mani\u00e8re militante, mais aussi pour survivre) avec l\u2019 \u00ab\u00a0Aliyah\u00a0\u00bb \u2013 organisation d\u2019ob\u00e9dience sioniste qui s\u2019occupait, en particulier de faire \u00e9migrer des enfants en Isra\u00ebl \u2013 elle eut elle-m\u00eame l\u2019occasion de faire plusieurs voyages en Isra\u00ebl.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">C\u2019est aussi \u00e0 Paris, en 1936, qu\u2019elle rencontra Heinrich Bl\u00fccher qui deviendra son second \u00e9poux apr\u00e8s son divorce d\u2019avec G\u00fcnther Stern. Bl\u00fccher \u00e9tait, lui aussi un Allemand exil\u00e9, tr\u00e8s marqu\u00e9 par le marxisme, ayant particip\u00e9 au mouvement spartakiste. Autodidacte, il \u00e9tait n\u00e9anmoins tr\u00e8s f\u00e9ru de philosophie mais avait exerc\u00e9 un peu tous les m\u00e9tiers et avait une tr\u00e8s s\u00e9duisante biographie d\u2019aventurier. Il \u00e9tait selon une expression ch\u00e8re \u00e0 H.Arendt tr\u00e8s <i>masculi generis<\/i>. Hannah et Heinrich devinrent ceux que leurs amis appelaient \u00ab\u00a0les Bl\u00fccher\u00a0\u00bb\u00a0: un couple exemplaire, deux individus qui s\u2019enrichissaient mutuellement et qui, \u00e0 partir de leur rencontre, se rest\u00e8rent fid\u00e8les jusqu\u2019\u00e0 la fin de leur vie, apr\u00e8s une identique qu\u00eate affective.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Au d\u00e9but de la guerre, Hannah Arendt fut intern\u00e9e au camp de Gurs, dans les Pyr\u00e9n\u00e9es. Comme beaucoup d\u2019autres, elle avait le statut d\u2019\u00ab\u00e9trang\u00e8re d\u2019origine allemande\u00a0\u00bb. Elle r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019enfuir au bout de cinq semaines, gr\u00e2ce \u00e0 un r\u00e9seau de solidarit\u00e9 juif. Apr\u00e8s une errance de quelques semaines dans le midi de la France, qui lui permit de retrouver son mari et sa m\u00e8re, elle parvint \u00e0 \u00e9migrer avec eux aux \u00c9tats-Unis. Mais elle v\u00e9cut comme un drame personnel la mort de Walter Benjamin, qui se suicida \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re espagnole qu\u2019il n\u2019avait pas pu franchir\u00a0: elle se chargera de faire publier son \u0153uvre aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">A partir de 1941, elle v\u00e9cut et travailla aux \u00c9tats-Unis, comme journaliste et employ\u00e9e de maison d\u2019\u00e9dition. Elle n\u2019obtiendra la nationalit\u00e9 am\u00e9ricaine qu\u2019en 1951: elle aura donc connu, pendant dix-huit ann\u00e9es le statut d\u2019\u00ab\u00a0apatride\u00a0\u00bb, dont elle a su d\u00e9noncer, avec un talent inimitable, le caract\u00e8re humiliant et mortif\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Mais la derni\u00e8re partie de sa vie fut marqu\u00e9e par la publication d\u2019ouvrages tr\u00e8s remarqu\u00e9s et par sa pratique de l\u2019enseignement (de la philosophie et des sciences politiques) dans les universit\u00e9s de Berkeley, Princeton, Columbia, Chicago&#8230; . Marqu\u00e9e aussi par de nombreux voyages, son bonheur de retrouver l\u2019Allemagne, sa langue maternelle, ses anciens amis et ses anciens professeurs, et son int\u00e9gration \u00e0 titre r\u00e9troactif dans l\u2019enseignement sup\u00e9rieur allemand.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">En 1961, elle obtint du journal <i>The New-Yorker<\/i>, la possibilit\u00e9 d\u2019aller \u00e0 J\u00e9rusalem pour suivre le proc\u00e8s d\u2019Adolf Eichmann et en faire la chronique. Elle en tira un ouvrage,<sup>13<\/sup> dont la publication fit grand bruit et souleva de graves pol\u00e9miques, en particulier dans les milieux juifs et sionistes.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Mais sa vie, boulevers\u00e9e par l\u2019histoire du monde, lui fit conna\u00eetre aussi des deuils particuli\u00e8rement intimes\u00a0: celui de sa m\u00e8re en 1948, qui vivait avec elle \u00e0 New-York et qui, pourtant, mourut loin d\u2019elle, lors d\u2019un s\u00e9jour en Angleterre, chez sa demi-s\u0153ur Eva. La mort de Jaspers en\u00a01969, fut aussi pour elle une tr\u00e8s cruelle \u00e9preuve. Mais ce fut surtout le d\u00e9c\u00e8s de Heinrich Bl\u00fccher en 1970, qui la laissa compl\u00e8tement d\u00e9sempar\u00e9e malgr\u00e9 la pr\u00e9sence et l\u2019affection d\u2019un tr\u00e8s grand nombre d\u2019amis. Elle continua n\u00e9anmoins \u00e0 avoir une grande activit\u00e9 intellectuelle, \u00e9coutant peu les conseils m\u00e9dicaux (de se m\u00e9nager et de moins fumer) et elle \u00e9tait en train d\u2019achever son dernier ouvrage <i>La vie de l\u2019esprit<\/i><sup>14<\/sup><i> <\/i>lorsqu\u2019elle fut victime d\u2019une attaque, en D\u00e9cembre 1975. Son ouvrage sera publi\u00e9, \u00e0 titre posthume, gr\u00e2ce aux soins de son amie Mary McCarthy.<\/p>\n<h3 class=\"txt-j\"><b class=\"s-titre\"><a name=\"contenu4\"><\/a>Une pens\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9coute du r\u00e9el<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">S\u2019il est un enseignement \u00e0 tirer de la vie et l\u2019\u0153uvre d\u2019Hannah Arendt, c\u2019est celui d\u2019une articulation exemplaire entre la th\u00e9orie et la pratique, le v\u00e9cu et l\u2019analyse du v\u00e9cu \u2013 une dialectique peu commune entre comprendre (ou interpr\u00e9ter le monde) et travailler sinon \u00e0 le changer, du moins \u00e0 le rendre vivable. Dialectique qui n\u2019est pas sans rappeler celle du marxisme&#8230; \u00c9coute et regard clinique sur la r\u00e9alit\u00e9, ses b\u00e9gaiements et ses rat\u00e9s, qui \u00e9voque l\u2019attitude freudienne&#8230; Comportement particuli\u00e8rement insolite, et sans doute d\u2019autant plus riche, que Hannah Arendt a toujours eu \u00e0 l\u2019\u00e9gard du marxisme une attitude respectueuse mais tr\u00e8s critique, et qu\u2019elle ne s\u2019int\u00e9ressait absolument pas \u00e0 la psychanalyse.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Si elle a eu la chance d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019univers concentrationnaire et \u00e0 la Shoah, elle a pourtant connu, pendant quelques semaines, les camps d\u2019internement fran\u00e7ais. \u00ab\u00a0Nous avons \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s d\u2019Allemagne parce que nous \u00e9tions Juifs, mais \u00e0 peine avions-nous franchi la fronti\u00e8re que nous \u00e9tions des \u201cboches\u201d. (&#8230;) Pendant sept ans, nous essay\u00e2mes, ridiculement, de jouer le r\u00f4le de Fran\u00e7ais \u2013 ou tout au moins de futurs citoyens\u00a0; mais, au d\u00e9but de la guerre, on nous interna en qualit\u00e9 de \u201cboches\u201d, comme si de rien n\u2019\u00e9tait.\u00a0\u00bb.<sup>15<\/sup> D\u00e8s qu\u2019elle en eut l\u2019occasion, elle s\u2019\u00e9vada du camp de Gurs, trouvant refuge, entre autres et pendant quelque temps, dans un appartement des environs de Montauban o\u00f9 elle se cachait en compagnie de la famille Cohn-Bendit. Certaines de ses camarades de d\u00e9tention avaient refus\u00e9 de s\u2019enfuir, au motif d\u2019une confiance affirm\u00e9e dans la police et l\u2019administration fran\u00e7aise, qui ne pouvaient pas \u00eatre aussi diaboliques que cela. Hannah Arendt apprit plus tard \u2013 avec horreur mais sans \u00e9tonnement \u2013 que toutes ces femmes avaient p\u00e9ri \u00e0 Auschwitz. Elle disait avoir acquis son manque absolu de confiance dans le fonctionnement de la police et de l\u2019administration gr\u00e2ce \u00e0 la lecture de&#8230; Georges Simenon\u00a0! Peut-\u00eatre n\u2019\u00e9tait-ce pas vraiment une boutade&#8230; mais elle avait acquis, l\u00e0 ou ailleurs, la conviction que la justice peut devenir une mascarade de justice, et que lorsque la loi est inique et ne respecte plus le droit naturel, la seule attitude responsable est de se mettre hors-la-loi. C\u2019est-\u00e0-dire que, sans \u00e9voquer de mani\u00e8re grandiloquente \u00ab\u00a0la loi non \u00e9crite des dieux\u00a0\u00bb ch\u00e8re \u00e0 Antigone, il convient de savoir que la loi des hommes peut devenir folle et qu\u2019il faut savoir trouver ailleurs, en soi-m\u00eame, dans sa conscience morale ou sa pulsion de vie, le principe de sa conduite.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Cette certitude la conduira ult\u00e9rieurement \u00e0 d\u00e9noncer l\u2019attitude des <i>Judenr\u00e4tte<\/i> (ou \u00ab\u00a0Conseils Juifs\u00a0\u00bb) qui, par exc\u00e8s de z\u00e8le ou de confiance dans le r\u00e9gime nazi accept\u00e8rent de collaborer et, entre autres, de fournir des listes de tous les Juifs d\u00e9pendant de leur juridiction&#8230; . \u00ab\u00a0Ces listes devinrent celles des d\u00e9port\u00e9s\u00a0\u00bb<sup>16<\/sup> \u00e9crit Hannah Arendt qui ajoute que s\u2019il n\u2019y avait pas eu cette participation active, sans doute il y aurait eu quand m\u00eame beaucoup de mis\u00e8re et de confusion, mais il y aurait s\u00fbrement eu beaucoup moins de massacres et, peut-\u00eatre, les morts ne se seraient pas compt\u00e9s par millions. Cette accusation fut tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8rement reproch\u00e9e \u00e0 Hannah Arendt\u00a0: on lui reprocha de consid\u00e9rer le comportement de certains Juifs comme plus cruel que la barbarie nazie. C\u2019\u00e9tait \u00e9videmment un proc\u00e8s d\u2019intention\u00a0: elle cherchait seulement \u00e0 mettre en \u00e9vidence la responsabilit\u00e9 de tous et de chacun, face \u00e0 une situation d\u2019oppression et face \u00e0 la terreur, l\u2019apathie et le conformisme qu\u2019elle engendre. Et cela pour lui opposer une attitude active, qui commence toujours par la compr\u00e9hension de la nature de l\u2019oppression et des caract\u00e9ristiques des oppresseurs. Ses analyses d\u00e9non\u00e7aient aussi toutes les illusions de sauvetage individuel \u2013 celles qui consistent \u00e0 croire que l\u2019on pouvait \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 par sa gentillesse, son bon vouloir, ou sa notori\u00e9t\u00e9 ant\u00e9rieure de \u00ab\u00a0bon juif\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0juif d\u2019exception\u00a0\u00bb. Alors que pour les nazis, aucune distinction ne fonctionnait plus et que tout Juif n\u2019\u00e9tait qu\u2019un juif\u00a0: St\u00e9fan Zweig en fit la cruelle exp\u00e9rience et se suicida au Br\u00e9sil, compl\u00e8tement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que sa c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 ne l\u2019avait pas prot\u00e9g\u00e9.<sup>17<\/sup> Ainsi donc, et contrairement \u00e0 ce que disaient ses d\u00e9tracteurs, Hannah Arendt avait toujours affirm\u00e9 sa solidarit\u00e9 avec son groupe d\u2019origine et faisait partie de ceux qui, tr\u00e8s logiquement, pendant la guerre n\u2019ont cess\u00e9 de r\u00e9clamer la lev\u00e9e d\u2019une arm\u00e9e juive, pour reconqu\u00e9rir l\u2019honneur du groupe tout entier. (Cette lev\u00e9e ne fut pas possible). Elle disait souvent qu\u2019il ne servait \u00e0 rien de se rebeller au nom des \u00ab\u00a0Droits de l\u2019Homme\u00a0\u00bb trop universels et trop g\u00e9n\u00e9raux. \u00ab\u00a0Quand on est attaqu\u00e9 en tant que Juif, c\u2019est en tant que Juif qu\u2019il faut se d\u00e9fendre\u00a0!\u00a0\u00bb<sup>18<\/sup><\/p>\n<h3 class=\"txt-j\"><b><a name=\"contenu5\"><\/a><span class=\"s-titre\">L\u2019\u00ab\u00a0Affaire Eichmann\u00a0\u00bb<\/span><\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Le proc\u00e8s d\u2019Adolf Eichmann (la mani\u00e8re dont elle en rendit compte et les le\u00e7ons qu\u2019elle en tira) constitua une coupure radicale dans sa vie. Il y eut un avant, et un apr\u00e8s Eichmann. Elle avait r\u00e9ussi cette gageure de s\u2019attirer la haine d\u2019une grande partie de l\u2019intelligentsia juive, isra\u00e9lienne et internationale, ce qui peut sembler incroyable compte tenu de ses engagements et prises de positions ant\u00e9rieurs. Mais son texte faisait tr\u00e8s clairement appara\u00eetre que son lien \u00e0 la juda\u00eft\u00e9 se caract\u00e9risait par la fid\u00e9lit\u00e9 et le respect \u2013 quelque chose comme la <i>filia<\/i> aristot\u00e9licienne, dont la traduction par \u00ab\u00a0amiti\u00e9\u00a0\u00bb est approximative \u2013 mais que ce n\u2019\u00e9tait pas un lien d\u2019amour aveugle. Que le caract\u00e8re inconditionnel de son lien et de son enracinement n\u2019impliquait pas une adh\u00e9sion inconditionnelle \u00e0 certaines th\u00e8ses et analyses lorsque celles-ci lui semblaient irrecevables. Elle r\u00e9cusait en particulier tout le <i>pathos<\/i> li\u00e9 aux th\u00e8mes du malheur \u00e9ternel du peuple juif, peuple \u00e9lu, mais destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre continuellement pers\u00e9cut\u00e9. Elle r\u00e9cusait \u00e9galement la th\u00e8se du \u00ab\u00a0bouc \u00e9missaire\u00a0\u00bb qu\u2019elle trouvait simpliste\u00a0: comme si le groupe des juifs avait \u00e9t\u00e9 choisi au hasard et que n\u2019importe quel autre groupe aurait pu faire l\u2019affaire. Toutes ces analyses ou pseudo-analyses occultent compl\u00e8tement la r\u00e9alit\u00e9 historique\u00a0: le r\u00f4le \u00e9minent que les Juifs ont jou\u00e9 dans l\u2019histoire de l\u2019Europe et le probl\u00e8me que ce groupe a pu poser au moment de la naissance des \u00c9tats Nations. Intelligentsia scientifique, Juifs de cour, conseillers des Princes, grands financiers&#8230;,<sup>19<\/sup> les Juifs ont constitu\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9 trans-nationale, trans-europ\u00e9enne, qui a pu se r\u00e9v\u00e9ler inassimilable en termes strictement politiques ou nationaux. Ils se sont ainsi acquis la haine du peuple car ils d\u00e9tenaient l\u2019argent mais n\u2019ayant plus le pouvoir ils avaient perdu toute respectabilit\u00e9. Alors, bien s\u00fbr, on peut opposer \u00e0 cela que tous les juifs \u2013 et loin de l\u00e0 \u2013 ne sont pas des experts financiers ou des intellectuels brillants\u00a0; et que le \u00ab\u00a0peuple\u00a0\u00bb qui les hait ressemble plus \u00e0 la \u00ab\u00a0populace\u00a0\u00bb pr\u00eate \u00e0 suivre le premier d\u00e9magogue venu, qu\u2019au peuple constitu\u00e9 de travailleurs. Certes\u00a0! Mais la r\u00e9alit\u00e9 historique est l\u00e0 \u2013 et en France l\u2019affaire Dreyfus en a fait la cruelle d\u00e9monstration\u00a0: l\u2019existence des Rotschild et des Disra\u00ebli a soulev\u00e9, contre l\u2019ensemble des Juifs, la haine des masses amorphes et sans conscience politique.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Il y a aussi ce que Hannah Arendt ne cesse de marteler, au grand dam de la plupart des intellectuels juifs: une r\u00e9elle responsabilit\u00e9 des Juifs eux-m\u00eames. De ceux qui se voulaient \u00ab\u00a0d\u2019exception\u00a0\u00bb et qui ont entretenu le mythe que les Juifs \u00e9taient, par essence, plus intelligents, plus int\u00e9ressants ou plus dou\u00e9s pour la finance que le commun des mortels. \u00ab\u00a0\u00catre Juif\u00a0\u00bb devenait ainsi une particularit\u00e9 individuelle, un \u00ab\u00a0vice int\u00e9ressant\u00a0\u00bb qui excitait les esprits, au m\u00eame titre que, par exemple l\u2019homosexualit\u00e9. Et les Juifs (ou les homosexuels ou les Juifs homosexuels comme Proust) qui croyaient devoir leurs faveurs \u00e0 la largeur d\u2019esprit de la soci\u00e9t\u00e9 environnante, ne se rendaient pas compte qu\u2019ils les devaient au go\u00fbt de l\u2019\u00e9trange, de l\u2019exotique&#8230; \u00e0 la fascination pour le vice. Ne se rendant pas compte en outre qu\u2019ils alimentaient et donnaient du corps \u00e0 tous les fantasmes qui, par la suite, se r\u00e9v\u00e9leront op\u00e9rants dans l\u2019horreur nazie.<sup>20<\/sup><\/p>\n<p class=\"txt-j\">Le deuxi\u00e8me reproche qui fut fait \u00e0 Hannah Arendt au moment de \u00a0l\u2019\u00ab\u00a0Affaire Eichmann\u00a0\u00bb c\u2019\u00e9tait de sembler accorder des circonstances att\u00e9nuantes \u00e0 Eichmann. Cela \u00e9tait induit par une lecture superficielle de son texte, \u00e0 la fin duquel elle condamne sans appel l\u2019individu Eichmann. Mais il est vrai que le d\u00e9but du texte, relatant les premi\u00e8res audiences du proc\u00e8s, le pr\u00e9sente comme un clown, une marionnette, quelqu\u2019un qui semble n\u2019avoir aucune responsabilit\u00e9 dans ce qui a \u00e9t\u00e9 accompli. Il ne s\u2019agit pourtant pas d\u2019accorder le moindre pardon mais, une fois de plus, de \u00ab\u00a0comprendre\u00a0\u00bb vraiment la nature des faits, et la nature de celui qui les a accomplis. C\u2019est \u00e0 propos d\u2019Eichmann et de son proc\u00e8s qu\u2019elle a introduit le concept de \u00ab\u00a0banalit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb. En effet, Eichmann \u00e9tait un homme tout \u00e0 fait \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0bien plus normal que je ne le suis moi-m\u00eame apr\u00e8s l\u2019avoir examin\u00e9!\u00a0\u00bb d\u00e9clara le psychiatre charg\u00e9 de cette t\u00e2che&#8230;). Normal\u00a0? C\u2019est-\u00e0-dire honn\u00eate homme, travailleur, bon p\u00e8re de famille, fonctionnaire irr\u00e9prochable. Qui n\u2019aurait jamais tu\u00e9 quelqu\u2019un pour prendre sa place, qui d\u2019ailleurs n\u2019a jamais tu\u00e9 personne de ses propres mains. Qui s\u2019est \u00ab\u00a0content\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019envoyer \u00e0 l\u2019abattoir des milliers d\u2019\u00eatres humains \u00ab\u00a0pour ob\u00e9ir aux ordres\u00a0\u00bb, pr\u00e9occup\u00e9 essentiellement de savoir si les trains de d\u00e9port\u00e9s partaient et arrivaient \u00e0 l\u2019heure. Un homme sans aucun machiav\u00e9lisme parce que sans aucune profondeur&#8230; l\u2019incarnation de ce que Hannah Arendt appelle \u00ab\u00a0l\u2019absence de pens\u00e9e\u00a0\u00bb. Se confronter \u00e0 un tel personnage est, pour la conscience de chacun, une exp\u00e9rience vertigineuse car admettre l\u2019absence totale de monstruosit\u00e9 chez un homme qui a commis des actions monstrueuses, c\u2019est reconna\u00eetre la pr\u00e9sence du petit Eichmann qui sommeille en chacun de nous, et que seule la vigilance de l\u2019esprit critique peut maintenir en sommeil. Attitude plus exigeante que celle qui consiste \u00e0 se poser en victime innocente. Et Eichmann nous apprend que l\u2019absence de pens\u00e9e engendre non seulement la perte du sens moral mais la perte du sens commun\u00a0: la perte de contact avec la r\u00e9alit\u00e9. Ne manifestant aucune opinion personnelle, ne s\u2019exprimant que par clich\u00e9 et par slogan, Eichmann au sens strict du terme ne \u00ab\u00a0r\u00e9alise\u00a0\u00bb pas ce qu\u2019il a fait\u00a0: il ne peut en concevoir l\u2019horreur car il n\u2019en voit pas la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Christophe Dejours<sup>21<\/sup> a remarquablement utilis\u00e9 ce concept de \u00ab\u00a0banalit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb pour mettre en \u00e9vidence le consentement passif engendr\u00e9 par le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme face \u00e0 l\u2019exclusion et \u00e0 la souffrance au travail.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a name=\"contenu6\"><\/a>Fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e&#8230;<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">C\u2019est sans doute prioritairement ce constat l\u00e0 \u2013 l\u2019absence de pens\u00e9e peut engendrer la barbarie \u2013 qui explique le privil\u00e8ge absolu que Hannah Arendt accorde \u00e0 la pens\u00e9e, \u00e0 l\u2019exercice de la pens\u00e9e. Fid\u00e8le en cela \u00e0 la tradition philosophique classique et se d\u00e9marquant du marxisme pour lequel elle a n\u00e9anmoins beaucoup d\u2019estime. Dans l\u2019expression \u00ab\u00a0exercice de la pens\u00e9e\u00a0\u00bb, c\u2019est le mot \u00ab\u00a0exercice\u00a0\u00bb qui est le plus important. Il ne s\u2019agit pas n\u00e9cessairement de penser pour appr\u00e9hender des v\u00e9rit\u00e9s ou en \u00e9tablir de nouvelles, mais de \u00ab\u00a0penser pour penser\u00a0\u00bb sans recherche de gain intellectuel particulier \u2013 de trouver et de donner du sens au monde. Penser, non pas pour s\u2019isoler dans une tour d\u2019ivoire mais, \u00e0 l\u2019inverse pour savoir vivre dans le monde commun de l\u2019humanit\u00e9, et non dans l\u2019irr\u00e9alisme des slogans et autres pr\u00eats-\u00e0-penser que font na\u00eetre toutes les id\u00e9ologies, ou dans les r\u00eaves artificiels de tous les romantismes. Un de ces romantismes \u00e9tait pour elle la \u00ab\u00a0culpabilit\u00e9 allemande\u00a0\u00bb\u00a0 ou la \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9 collective\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Rien de plus facile, dit-elle, que se sentir coupable quand on n\u2019a rien fait\u00a0\u00bb.<sup>22<\/sup> Cela permet de se sentir noble et g\u00e9n\u00e9reux&#8230; mais surtout cela occulte, en la diluant, la v\u00e9ritable responsabilit\u00e9 de ceux qui ont commis des crimes bien concrets. Penser pour vivre le \u00ab\u00a0paradoxe de l\u2019appartenance et du retrait\u00a0\u00bb,<sup>23<\/sup> savoir s\u2019abstraire du monde non pour le fuir, mais pour en mieux comprendre les m\u00e9canismes et \u00eatre ainsi mieux \u00e0 m\u00eame de s\u2019y int\u00e9grer, de mieux y jouer son r\u00f4le d\u2019homme ou de femme. \u00catre capable, \u00e0 la fois de \u00ab\u00a0vivre en compagnie de soi-m\u00eame\u00a0\u00bb et d\u2019appartenir compl\u00e8tement au monde humain, garanti en grande partie par la tradition et la m\u00e9moire. Le caract\u00e8re essentiel de l\u2019oppression que la tyrannie et les totalitarismes font vivre aux hommes c\u2019est de les persuader que s\u2019ils r\u00e9sistent non seulement ils mourront, mais ils mourront seuls, dans l\u2019anonymat le plus complet et tomberont dans l\u2019oubli le plus total. Mais, l\u2019anonymat et l\u2019oubli total n\u2019existent pas&#8230; . Ce\u00a0trou de la pens\u00e9e et de la m\u00e9moire est de l\u2019ordre de l\u2019impossible, car \u00ab\u00a0la m\u00e9moire est chose humaine et rien de ce qui est humain n\u2019est parfait. Il y a trop de gens dans le monde qui se souviennent, l\u2019oubli total n\u2019est donc pas permis. Il restera toujours un survivant pour raconter l\u2019histoire.\u00a0\u00bb.<sup>24<\/sup><\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a name=\"contenu7\"><\/a>Et fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la complexit\u00e9 du monde.<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Bien que se r\u00e9f\u00e9rant toujours \u00e0 la philosophie classique, Hannah Arendt d\u00e9veloppa n\u00e9anmoins une tr\u00e8s grande m\u00e9fiance \u00e0 son \u00e9gard. Ayant d\u00fb survivre, \u00e0 Paris puis \u00e0 New-York, en accomplissant des travaux tr\u00e8s humbles, elle \u00e9tait bien plac\u00e9e pour savoir qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la <i>vita comtemplativa<\/i> existait une <i>vita activa<\/i>\u00a0! En compagnie de son \u00e9poux, elle parodiait Berthold Brecht avec beaucoup d\u2019humour. \u00ab\u00a0D\u2019abord la bouffe, ensuite la morale\u00a0\u00bb disait Brecht. \u00ab\u00a0D\u2019abord le g\u00e2teau, ensuite la th\u00e9orie pour d\u00e9couper le g\u00e2teau\u00a0\u00bb disait-elle aux\u00a0organisations de soutien qui, le Samedi, apportaient des g\u00e2teaux aux r\u00e9fugi\u00e9s. Mais c\u2019est dans <i>Condition de l\u2019homme moderne<\/i>,<sup>25<\/sup> texte consid\u00e9r\u00e9 par beaucoup comme son \u0153uvre majeure que Hannah Arendt parle le mieux de ces notions indispensables pour penser notre modernit\u00e9. Ce livre est, d\u2019apr\u00e8s Ricoeur un livre de r\u00e9conciliation avec le monde, une r\u00e9ponse au totalitarisme par l\u2019espoir d\u2019une possible citoyennet\u00e9.<sup>26<\/sup> Dans ce texte qui doit beaucoup \u00e0 la pens\u00e9e grecque et, en particulier \u00e0 Aristote, Hannah Arendt aborde une opposition essentielle\u00a0entre deux domaines, le public et le priv\u00e9, et une tripartition tout aussi essentielle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la <i>vita activa<\/i> entre le travail, l\u2019\u0153uvre et l\u2019action.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Le domaine priv\u00e9 est celui de la privation: privation de la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre vu et entendu par autrui; privation d\u2019accomplir quoi que ce soit d\u2019autre que la conservation de la vie. \u00c9tant par nature du domaine de l\u2019<i>oikia,<\/i> du foyer ce domaine priv\u00e9 concerne tout ce qui a trait \u00e0 la production et \u00e0 la reproduction. Est \u00ab\u00a0privatif\u00a0\u00bb ce qui n\u2019a pas \u00e0 appara\u00eetre au yeux d\u2019autrui. Toutefois existe un domaine \u00ab\u00a0priv\u00e9\u00a0\u00bb mais non privatif, et c\u2019est le domaine des passions intimes qui constitue un refuge pour les individus, et doit de ce fait, \u00e9chapper au domaine public\u00a0: ce sont essentiellement l\u2019amour et la douleur. \u00c0 l\u2019inverse, le domaine public est ce qui peut \u00eatre vu et entendu de tous, ce qui se partage et se construit en commun.<\/p>\n<h4 class=\"txt-j\">La vie active, elle, se trouve avoir trois composantes.<\/h4>\n<p class=\"txt-j\">Le \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb recouvre toute l\u2019activit\u00e9 de l\u2019<i>homo laborans<\/i> soumise \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 vitale et \u00e0 la consommation imm\u00e9diate\u00a0; tout ce qui concerne la sph\u00e8re des besoins et qui est prise dans le cycle sans fin besoin \/sati\u00e9t\u00e9 \/ renaissance du besoin, in\u00e9luctablement vou\u00e9 \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition. A l\u2019inverse de Marx, Hannah Arendt enferme cette activit\u00e9 (\u00ab\u00a0\u00e9conomique\u00a0\u00bb par excellence) dans le domaine priv\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire n\u2019atteignant jamais \u00e0 la dignit\u00e9 du politique qui, par essence, est du domaine public. Le meilleur arch\u00e9type d\u2019organisation sociale pour la satisfaction des besoins vitaux, demeure celui de la famille patriarcale antique, mod\u00e8le qui ne peut en aucun cas devenir celui d\u2019une quelconque organisation politique, car cette \u00ab\u00a0famille\u00a0\u00bb \u00e9tait hi\u00e9rarchis\u00e9e naturellement, biologiquement, centr\u00e9e sur des rapports de domination homme\/femme, parents\/enfants, et m\u00eame ma\u00eetres\/esclaves. Ces rapports de domination naturelle ne sauraient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme naturels dans la sph\u00e8re politique. (H.Arendt consid\u00e8re en outre que Marx s\u2019est tromp\u00e9 en croyant que la diminution du temps de travail allait lib\u00e9rer l\u2019homme du consum\u00e9risme et l\u2019ouvrir \u00e0 la cr\u00e9ation\u00a0: en effet les loisirs de l\u2019<i>homo laborans<\/i> ne sont consacr\u00e9s qu\u2019\u00e0 toujours plus de consommation.)<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Par l\u2019\u00ab\u0153uvre\u00a0\u00bb de l\u2019<i>homo faber<\/i> appara\u00eet le monde artificiel des objets, cr\u00e9\u00e9s non pas <i>ex nihilo<\/i> mais \u00e0 partir d\u2019une substance. La technicit\u00e9 est essentiellement l\u2019ajustement de moyens \u00e0 des fins, pour faire surgir un monde d\u2019objets dont la caract\u00e9ristique essentielle est la dur\u00e9e. Cette fonction de l\u2019artifice humain a pour but ultime \u00ab\u00a0d\u2019offrir aux mortels un s\u00e9jour plus durable et plus stable qu\u2019eux-m\u00eames\u00a0\u00bb. L\u2019\u00ab\u00a0\u0153uvre\u00a0\u00bb la plus accomplie est l\u2019\u0153uvre d\u2019art, elle se caract\u00e9rise par son inutilit\u00e9 et sa permanence: le prototype en est la Cath\u00e9drale. Cr\u00e9\u00e9s dans la solitude par l\u2019artiste ou l\u2019artisan, ces art\u00e9facts n\u2019ont de sens que confront\u00e9s au regard de tous, c\u2019est-\u00e0-dire dans le domaine public. A l\u2019inverse de Marx, encore une fois, Hannah Arendt pense que les artefacts ne sont pas l\u00e0 pour aider aux processus vitaux, mais pour les contrecarrer, ajouter de la permanence, ajouter une marque \u00ab\u00a0humaine\u00a0\u00bb \u00e0 ce qui, sans cela resterait dans la sph\u00e8re du cycle sans fin des besoins vitaux. Ce monde des objets, plus durables que la vie des hommes, est le seul monde qui soit vraiment \u00ab\u00a0notre demeure\u00a0\u00bb\u00a0: c\u2019est un monde dans lequel la vie de chaque homme n\u2019est plus seulement <i>zo\u00e9<\/i> (vie animale) mais devient <i>bios<\/i> (vie humaine), la vie de \u00ab\u00a0quelqu\u2019un\u00a0\u00bb, un individu qui peut avoir une histoire, une biographie.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">L\u2019\u00ab\u00a0action (et la parole) enfin,\u00a0 n\u2019existent que dans et par le domaine public, c\u2019est-\u00e0- dire dans le domaine o\u00f9 l\u2019homme se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 autrui, dans le monde de la pluralit\u00e9 humaine (rappelons que, pour les Romains, \u00ab\u00a0vivre\u00a0\u00bb se disait\u00a0: <i>inter homines esse,<\/i> c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0\u00eatre parmi les hommes\u00a0\u00bb\u00a0;<i> <\/i>et \u00ab\u00a0mourir\u00a0\u00bb<i> inter homines<\/i> <i>esse desinere<\/i>, \u00ab\u00a0cesser d\u2019\u00eatre parmi les hommes\u00a0\u00bb). L\u00e0 seulement prend tout son sens la question du \u00ab\u00a0qui?\u00a0\u00bb<sup>27<\/sup> c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019identit\u00e9 humaine, un \u00ab\u00a0qui sommes-nous\u00a0?\u00a0\u00bb radicalement diff\u00e9rente de la question de l\u2019\u00catre (\u00ab\u00a0ontologie du Soi\u00a0\u00bb, <i>Dasein <\/i>heidegg\u00e9rien). A cette question, Hannah Arendt pense qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autre r\u00e9ponse que l\u2019acceptation de la pluralit\u00e9 \u2013 de ce qui fait, de chacun de nous, un \u00eatre unique et pourtant semblable \u00e0 tous. Pour construire cette identit\u00e9 strictement humaine, il n\u2019y a pas d\u2019autre voie que celle qui consiste \u00e0 se confronter \u00e0 la multitude des opinions, pour partager avec les autres hommes le monde et ses incertitudes \u2013 toute la \u00ab\u00a0fragilit\u00e9 des affaires humaines\u00a0\u00bb. Toutefois, une vie humaine n\u2019a de sens imm\u00e9diat que celle que lui conf\u00e8re l\u2019\u00e9quilibre trouv\u00e9 entre le domaine public et le domaine priv\u00e9, la possibilit\u00e9 d\u2019acc\u00e9der au domaine public, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un domaine o\u00f9 la parole et l\u2019action peuvent s\u2019opposer au caract\u00e8re irr\u00e9versible et in\u00e9luctable de l\u2019encha\u00eenement des faits et des processus naturels.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">En bien des occasions, Hannah Arendt s\u2019opposa surtout \u00e0 la tendance moderne au repli sur la vie priv\u00e9e qui, engendrant l\u2019enfermement dans un univers de stricte consommation, engendre \u00e9galement une d\u00e9finition des \u00ab\u00a0Droits de l\u2019Homme\u00a0\u00bb en termes de stricts besoins, enfermant les professionnels de ces \u00ab\u00a0Droits de l\u2019Homme\u00a0\u00bb dans des fonctions strictement humanitaires. Sa douloureuse exp\u00e9rience d\u2019apatride lui faisait consid\u00e9rer que le droit le plus fondamental pour un \u00eatre humain est celui d\u2019appartenir \u00e0 une communaut\u00e9 politique.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Et si Hannah Arendt se m\u00e9fiait parfois de la philosophe et, \u00e0 cause de cela, pr\u00e9f\u00e9rait se dire \u00ab\u00a0politologue\u00a0\u00bb, c\u2019est \u00e0 cause de la tendance naturelle des philosophes \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer les syst\u00e8mes politiques rigoureusement construits sur le mod\u00e8le des art\u00e9facts techniques. Et donc d\u2019\u00eatre toujours tent\u00e9s par le totalitarisme. Ce fut, en effet, la tentation de Platon et de Heidegger et, entre les deux, de beaucoup d\u2019autres. Par contre \u2013 et, \u00e0 maintes reprises, H. Arendt lui rend hommage \u00e0 ce propos \u2013 Emmanuel Kant s\u2019est r\u00e9joui \u00e0 l\u2019annonce de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise de 1789.<\/p>\n<h3 class=\"txt-j\"><a name=\"contenu8\"><\/a><span class=\"s-titre\">L\u2019\u00c9ducation et la \u00ab\u00a0natalit\u00e9\u00a0\u00bb<\/span><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Mais dans un texte<sup>28<\/sup> tr\u00e8s important pour nous, \u00e9ducateurs, elle d\u00e9finit pourtant l\u2019\u00e9cole comme un lieu qui doit essentiellement respecter la vie priv\u00e9e de chaque enfant. Qui doit surtout respecter son unicit\u00e9 et donc toute la richesse potentielle qu\u2019il repr\u00e9sente pour le monde. Cette fa\u00e7on de dire, d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00ab\u00a0pas de politique \u00e0 l\u2019\u00e9cole\u00a0!\u00a0\u00bb, pourrait donner \u00e0 penser qu\u2019elle avait sur le sujet des id\u00e9es plut\u00f4t r\u00e9actionnaires \u2013 bien \u00e9tonnantes de la part d\u2019une femme qui avait \u00e9crit en Mai 1968, \u00e0 Dany Cohn-Bendit, une lettre d\u2019affectueux soutien qui commen\u00e7ait ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0si tes Parents vivaient encore ils seraient fiers de toi\u00a0!\u00a0\u00bb. Encore une fois, ce sont les \u00e9v\u00e9nements qui dictent son attitude: son texte sur l\u2019\u00e9ducation date des ann\u00e9es soixante. A cette \u00e9poque, les \u00c9tats-Unis connaissaient une vague d\u2019agitation raciale\u00a0: marche pour les Droits Civiques, lutte des <i>Black Panthers<\/i>, assassinat de Martin Luther King et de Malcolm X &#8230; Une des consignes de lutte \u00e9tait d\u2019envoyer les enfants noirs dans les \u00e9coles pour enfants blancs, malgr\u00e9 l\u2019interdiction: ces enfants s\u2019y faisaient tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement maltraiter, rouer de coups, chasser \u00e0 coups de pierres&#8230; . Hannah Arendt pensait, entre autres, que ce n\u2019\u00e9tait pas aux enfants \u00e0 prendre ainsi des coups pour r\u00e9gler les probl\u00e8mes politiques des adultes. Ce n\u2019est pas la seule richesse de ce texte passionnant, compl\u00e8tement enracin\u00e9 dans les \u00e9v\u00e9nements d\u2019une \u00e9poque et qui semble pourtant compl\u00e8tement actuel.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">La n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation est li\u00e9e \u00e0 ce qu\u2019H.Arendt appelle \u00ab\u00a0la natalit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: sans cesse des nouveaux venus (<i>oi n\u00e9oi<\/i>) arrivent dans le monde et il est n\u00e9cessaire de les \u00e9duquer, c\u2019est-\u00e0-dire de leur enseigner le monde, ce monde qui est toujours plus vieux qu\u2019eux, sur lequel ils ont toujours un retard \u00e0 rattraper. Une des caract\u00e9ristiques de l\u2019\u00e9poque moderne est la remise en cause de l\u2019\u00e9ducation, remise en cause qui repose sur une confusion entre l\u2019\u00e9ducation (indispensable) et l\u2019endoctrinement, tel qu\u2019il peut se pratiquer en politique. Cela n\u2019a pourtant rien \u00e0 voir: la politique s\u2019adresse \u00e0 des individus d\u00e9j\u00e0 adultes, d\u00e9j\u00e0 \u00e9duqu\u00e9s et qui ont, de ce fait, pouvoir de choix et de d\u00e9cision.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">La \u00ab\u00a0crise de l\u2019\u00e9ducation\u00a0\u00bb s\u2019est d\u2019abord et surtout manifest\u00e9e en Am\u00e9rique, parce que l\u2019Am\u00e9rique est une terre d\u2019immigration et que \u00ab\u00a0l\u2019am\u00e9ricanisation\u00a0\u00bb \u00e9tait cens\u00e9e se faire par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019\u00e9ducation. Elle na\u00eet de cette illusion qui a permis de croire qu\u2019un monde nouveau allait surgir gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9ducation des enfants. Ce \u00ab\u00a0pathos de la nouveaut\u00e9\u00a0\u00bb, li\u00e9 \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une \u00e9ducation de masse, a engendr\u00e9 un oubli complet des r\u00e8gles de bon sens, et des erreurs qui peuvent se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 la longue comme de v\u00e9ritables catastrophes. Comme celle qui consiste \u00e0 croire que l\u2019enfance est un monde autonome et que les enfants peuvent se gouverner eux-m\u00eames, ce qui conduit les \u00e9ducateurs \u00e0 renoncer \u00e0 leur autorit\u00e9 (livrant ainsi les enfants \u00e0 l\u2019autorit\u00e9, bien plus tyrannique, de leur groupe de pairs). Ou l\u2019erreur qui consiste \u00e0 penser que l\u2019\u00e9ducation peut reposer uniquement sur une \u00ab\u00a0science de l\u2019enseignement\u00a0\u00bb, ne n\u00e9cessitant aucune comp\u00e9tence particuli\u00e8re dans un domaine particulier du savoir ou de la culture (erreur qui conduit \u00e0 la perte de la seule forme d\u2019autorit\u00e9 parfaitement incontestable: celle de la comp\u00e9tence). Ou enfin l\u2019erreur de la confiance aveugle au pragmatisme, \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0apprendre en faisant\u00a0\u00bb (le <i>learning by doing<\/i> de John Dewey) qui conduit \u00e0 la confusion entre le travail et le jeu, et \u00e0 la simple transmission de savoir-faire en lieu et place du savoir \u2013 \u00e0 des apprentissages de type ludique qui maintiennent l\u2019enfant dans un statut infantile au lieu de le pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Le destin de chaque soci\u00e9t\u00e9 est de se renouveler sans arr\u00eat, par l\u2019interm\u00e9diaire de la natalit\u00e9 et tout enfant est \u00ab\u00a0nouveau\u00a0\u00bb en deux sens\u00a0 \u2013 c\u2019est un nouvel \u00eatre humain, et c\u2019est un \u00eatre humain au d\u00e9but de sa vie. Mais si le fait d\u2019\u00eatre\u00a0en devenir est partag\u00e9 avec tous les \u00eatres vivants\u00a0(un chaton deviendra n\u00e9cessairement un chat) l\u2019\u00eatre humain, de surcro\u00eet, se doit de trouver sa place dans un monde humain qui existait avant lui et existera apr\u00e8s lui. Ainsi, l\u2019enfant a besoin d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9 contre le monde, mais le monde a lui aussi besoin d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9 contre la vague d\u00e9ferlante des continuels nouveaux arrivants. Un r\u00f4le primordial est ainsi assign\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole: celui du passage. Passage entre la famille et la soci\u00e9t\u00e9, entre l\u2019enfance et l\u2019\u00e2ge adulte, entre la vie priv\u00e9e et la vie publique. Le r\u00f4le de la famille est de soigner, prot\u00e9ger les enfants contre un monde qui risque de les d\u00e9truire, mais aussi d\u2019assurer la continuit\u00e9 du monde face aux nouveaux venus, et la place d\u2019un enfant est d\u2019abord dans sa famille, dans le domaine de l\u2019intime, du priv\u00e9\u00a0qui lui offre \u00ab\u00a0un rempart contre la lumi\u00e8re impitoyable du monde public\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9cole se doit \u00e9galement d\u2019assurer \u00e0 l\u2019enfant le \u00ab\u00a0droit d\u2019\u00eatre un enfant\u00a0\u00bb et elle est toujours fautive si elle ne respecte pas ce droit \u00e0 la vie priv\u00e9e de chaque enfant. Les plus grandes erreurs \u00e9ducatives de notre \u00e9poque viennent, d\u2019apr\u00e8s H. Arendt, d\u2019une confusion entre la vie publique et la vie priv\u00e9e, qui tend \u00e0 exposer trop t\u00f4t les enfants \u00e0 la lumi\u00e8re crue d\u2019une vie publique et adulte et en croyant, de surcro\u00eet, qu\u2019agir ainsi contribue \u00e0 \u00ab lib\u00e9rer\u00a0\u00bb les enfants\u00a0. C\u2019est une erreur fondamentale qui repose sur une confusion\u00a0des personnes et des statuts. Certes, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une parole publique a pu constituer une \u00e9mancipation pour les femmes et les travailleurs, qui sont des personnes adultes, mais y faire acc\u00e9der les enfants constitue une trahison \u00e0 leur \u00e9gard, car eux ont surtout besoin de grandir prot\u00e9g\u00e9s. C\u2019est aux adultes seuls \u00e0 assumer la responsabilit\u00e9 du monde, \u00e0 s\u2019en porter garant.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">L\u2019\u00e9ducation \u2013 toute \u00e9ducation, celle de la famille comme celle de l\u2019\u00e9cole \u2013 se doit d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0conservatrice\u00a0\u00bb\u00a0: en ce sens qu\u2019elle doit \u00a0conserver, pr\u00e9server, tout ce qui est potentiellement neuf chez un enfant. L\u2019\u00e9cole n\u2019est pas le monde, elle est une transition entre la famille et le monde. L\u2019\u00c9tat qui la rend obligatoire, se doit \u00e9galement de faire obligation aux enseignants de se porter garant du monde et d\u2019en \u00eatre les repr\u00e9sentants. Les enseignants se doivent donc d\u2019assumer une double fonction de comp\u00e9tence et d\u2019autorit\u00e9\u00a0: savoir des choses sur le monde et \u00eatre capables de les transmettre, mais aussi \u00eatre les repr\u00e9sentants de tous les adultes, responsables de ce monde, notre monde. Rien de plus contraire \u00e0 un v\u00e9ritable esprit r\u00e9volutionnaire que de vouloir renoncer \u00e0 exercer cette autorit\u00e9 et cette responsabilit\u00e9. Conservatrice au meilleur sens du terme, l\u2019\u00e9ducation doit conserver, prot\u00e9ger \u2013 l\u2019enfant contre le monde, le monde contre l\u2019enfant. \u00ab\u00a0Pr\u00e9server le monde de la mortalit\u00e9 des mortels, pour qu\u2019il demeure notre domaine\u00a0\u00bb mais aussi pr\u00e9server ce qui est neuf dans chaque enfant \u00ab\u00a0pour l\u2019introduire comme un ferment dans un monde d\u00e9j\u00e0 vieux\u00a0\u00bb. Aussi l\u2019\u00e9ducation ne se r\u00e9sume pas \u00e0 la \u00ab\u00a0p\u00e9dagogie\u00a0\u00bb, mais elle signe notre attitude devant le fait de la natalit\u00e9\u00a0: devant le fait que nous sommes tous venus au monde par naissance. L\u2019\u00e9ducation est ce point o\u00f9 se d\u00e9cide \u00ab\u00a0si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilit\u00e9\u00a0(&#8230;) pour le sauver de la ruine qui serait in\u00e9vitable sans l\u2019arriv\u00e9e de nouveaux venus (&#8230;) et si nous aimons assez nos enfants, pour ne pas les rejeter, les livrer \u00e0 eux-m\u00eames, ni leur enlever la chance d\u2019inventer quelque chose de neuf que nous n\u2019avons pas pr\u00e9vu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3 class=\"txt-j\"><a name=\"contenu9\"><\/a><span class=\"s-titre\">Hannah Arendt\u00a0: une voix de femme<\/span><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Une bonne d\u00e9finition de Hannah Arendt serait celle-ci\u00a0: une femme dont la grande force est de n\u2019avoir jamais eu peur de d\u00e9plaire. On se pose parfois, \u00e0 son sujet, des questions comme celle-ci\u00a0: \u00e9tait-elle r\u00e9volutionnaire\u00a0? ou conservatrice\u00a0? C\u2019est le type m\u00eame de question sans r\u00e9ponse. Elle n\u2019\u00e9tait ni r\u00e9volutionnaire ni conservatrice. Ou bien \u00e9trangement conservatrice et r\u00e9volutionnaire en m\u00eame temps. Elle \u00e9tait surtout diff\u00e9rente. Unique. Farouchement oppos\u00e9e \u00e0 tous les endoctrinements quels qu\u2019ils soient. D\u2019elle m\u00eame, avec cette ironie qui la caract\u00e9rise \u00e9galement, elle disait toujours<i> I don\u2019t fit<\/i> soit \u00ab\u00a0Je ne cadre pas\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0Je ne suis pas conforme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Un terme peut r\u00e9sumer sa conduite et tous ses engagements\u00a0: c\u2019est l\u2019<i>amor mundi<\/i> de Saint Augustin, penseur qui fut son premier sujet d\u2019\u00e9tude. Sous la forme de l\u2019amour pour \u00ab\u00a0la fragilit\u00e9 des affaires humaines\u00a0\u00bb oppos\u00e9e \u00e0 tous les totalitarismes, aux syst\u00e8mes bien structur\u00e9s o\u00f9 tout s\u2019embo\u00eete \u00e0 merveille, aussi rassurants que puissent \u00eatre ces syst\u00e8mes, et fascinants ceux qui les mettent en \u0153uvre. Sous la forme aussi d\u2019un amour pour le monde humain r\u00e9gi par la natalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire un monde qui se renouvelle sans cesse et o\u00f9 chaque naissance est une promesse d\u2019avenir. Telle est la magnifique r\u00e9ponse de Hannah Arendt \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre-pour-la-mort\u00a0\u00bb de Heidegger \u2013 et c\u2019est un \u00ab\u00a0\u00eatre-pour-la-vie\u00a0\u00bb. Que la destin\u00e9e humaine soit de na\u00eetre et mourir ne signifie pas que les hommes naissent pour mourir\u00a0: ils naissent pour donner, par leurs actes et leurs paroles, du sens \u00e0 notre monde commun, dans le temps et l\u2019espace impartis \u00e0 chacun. Ainsi se comprend aussi son attachement inconditionnel \u00e0 la tradition, dans laquelle elle voyait le garant de la p\u00e9rennit\u00e9 du monde et la condition d\u2019un avenir vivable. De ce fait, bien que peu religieuse et vraisemblablement agnostique, Hannah Arendt \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9e au respect des rites religieux et en particulier des rites fun\u00e9raires, mat\u00e9rialisant le dialogue des vivants et des morts. Elle tenait \u00e0 faire r\u00e9citer le <i>Kaddish<\/i> (ou pri\u00e8re des morts) devant la d\u00e9pouille mortelle de ceux qu\u2019elle avait aim\u00e9s, alors m\u00eame qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas Juifs (comme ce fut le cas de son deuxi\u00e8me \u00e9poux Heinrich Bl\u00fccher).<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Voix unique, la voix d\u2019Hannah Arendt est, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence une voix de femme. Dont la f\u00e9minit\u00e9 se fait entendre comme en sourdine \u2013 accompagnement sur le mode mineur d\u2019une vie o\u00f9 le courage (\u00ab\u00a0viril\u00a0\u00bb pourrait-on presque dire) n\u2019a jamais manqu\u00e9, et d\u2019une pens\u00e9e aussi rigoureuse qu\u2019intransigeante. Une voix qui sait dire, par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0Nous avons perdu notre foyer, c\u2019est-\u00e0-dire la familiarit\u00e9 de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019assurance d\u2019\u00eatre de quelque utilit\u00e9 en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c\u2019est-\u00e0-dire la simplicit\u00e9 des gestes et l\u2019expression spontan\u00e9e des sentiments. Nous avons laiss\u00e9 nos parents dans les ghettos de Pologne et nos meilleurs amis ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s dans des camps de concentration, ce qui signifie que nos vies priv\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 bris\u00e9es\u00a0\u00bb.<sup>29.<\/sup><\/p>\n<p class=\"txt-j\">Sensible \u00e0 toutes les diff\u00e9rences, garantes pour elle de la pluralit\u00e9 \u00e0 laquelle elle \u00e9tait si attach\u00e9e, Hannah Arendt \u00e9tait particuli\u00e8rement sensible \u00e0 la diff\u00e9rence homme\/femme. A la \u00ab\u00a0petite diff\u00e9rence\u00a0\u00bb ainsi que l\u2019appelait Rosa Luxemburg dont elle \u00e9tait, \u00e0 l\u2019instar de sa m\u00e8re, une fervente admiratrice.<sup>30<\/sup> Ce qui explique sans doute que, consciente de l\u2019utilit\u00e9 et de la valeur de certaines luttes pour l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine, Hannah Arendt n\u2019a jamais adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 aucun mouvement f\u00e9ministe, ni en Allemagne ni aux \u00c9tats-Unis. Elle reprochait beaucoup aux mouvements f\u00e9ministes am\u00e9ricains d\u2019enfermer les femmes dans une sorte de ghetto et de les couper du monde commun et des luttes communes. Mais elle tenait surtout \u00e0 conserver une position f\u00e9minine, \u00e0 \u00eatre <i>femini generis<\/i>. \u00ab\u00a0elle \u00e9tait beaucoup trop f\u00e9minine pour \u00eatre f\u00e9ministe\u00a0\u00bb disait son ami, le philosophe Hans Jonas \u00ab\u00a0Elle aimait recevoir des fleurs, \u00eatre accompagn\u00e9e&#8230; jouir des attentions que les hommes r\u00e9servent aux femmes. Elle \u00e9tait aussi une femme belle, dou\u00e9e de magn\u00e9tisme et de la capacit\u00e9 infaillible de distinguer entre amiti\u00e9 f\u00e9minine et amiti\u00e9 virile\u00a0\u00bb.<sup>31<\/sup> Elle souhaitait surtout laisser aux hommes tout ce qui \u00e9tait de l\u2019ordre du commandement, du pouvoir ou de l\u2019ambition. Elle avait aussi toujours eu une vie de femme marqu\u00e9e, en son d\u00e9but, par un certain d\u00e9sordre affectif puis par une tr\u00e8s grande fid\u00e9lit\u00e9, mais surtout marqu\u00e9e par une tr\u00e8s grande dimension passionnelle.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">La touchante simplicit\u00e9 de son v\u00e9cu fait d\u2019elle\u00a0une femme comme les autres, mais elle a su n\u00e9anmoins enrichir consid\u00e9rablement la pens\u00e9e philosophique et politique, et se situer face aux \u00e9v\u00e9nements les plus dramatiques de notre si\u00e8cle, avec une incomparable justesse: cette singuli\u00e8re combinaison fait de Hannah Arendt une sorte de cas exemplaire. Nul mieux qu\u2019elle n\u2019a su articuler le<i> fatum<\/i> de la naissance et des conditions historiques, avec la ma\u00eetrise et la libert\u00e9 de la pens\u00e9e. Et sa voix qui a su \u00eatre unique \u2013 ce courage de la diff\u00e9rence \u2013 semble avoir le pouvoir magique d\u2019un appel adress\u00e9 \u00e0 chacun de nous, d\u2019un appel au courage et \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9.<\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><b><a name=\"contenu10\"><\/a>Conclusion<\/b><\/h3>\n<p class=\"txt-j\">Hannah Arendt nous offre une histoire exemplaire\u00a0: celle d\u2019une \u00ab\u00a0orientation\u00a0\u00bb r\u00e9ussie o\u00f9 tous les \u00e9v\u00e9nements ont pris sens, qu\u2019ils soient de l\u2019ordre du v\u00e9cu social ou de celui du v\u00e9cu intime.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">En quoi cela peut-il nous aider \u00e0 nous, praticiens de l\u2019orientation, qui travaillons dans \u00ab\u00a0l\u2019ici et maintenant\u00a0\u00bb de sujets en train de se construire, avec tout ce que cela implique d\u2019ind\u00e9cision, d\u2019errements et de t\u00e2tonnements\u00a0?<\/p>\n<p class=\"txt-j\">En premier lieu, il nous faut ne jamais oublier que la plupart de nos choix ne prennent sens qu\u2019a posteriori et que les biographies s\u2019\u00e9crivent toujours \u00e0 rebours. Qu\u2019il est donc bien illusoire de s\u2019imaginer pouvoir lire dans les gribouillis de l\u2019enfant Picasso (ou Guy Degrenne\u00a0!) les oeuvres de g\u00e9nie qu\u2019ils cr\u00e9eront ult\u00e9rieurement.<sup>32<\/sup><\/p>\n<p class=\"txt-j\">Toutefois cette biographie, exemplaire \u00e0 bien des \u00e9gards, peut servir de mod\u00e8le et de r\u00e9f\u00e9rent pour pouvoir garder \u00e0 l\u2019esprit ce qui fait la valeur de nos conseils en orientation: la qu\u00eate continuelle de sens, le souci de trouver une place \u00e0 chaque composante d\u2019une vie \u2013 composante professionnelle, mais aussi affective, sociale, et, \u00e9ventuellement id\u00e9ologique ou militante.<\/p>\n<p class=\"txt-j\">Mais cette biographie nous donne un enseignement encore plus primordial et c\u2019est la distinction du domaine public et du domaine priv\u00e9 \u2013 m\u00eame si ces deux domaines nous apparaissent souvent inextricablement m\u00eal\u00e9s et se construisant l\u2019un par rapport \u00e0 l\u2019autre. Toutefois leur distinction se doit de demeurer un principe heuristique. Et si les conseillers d\u2019orientation se doivent de faire prendre conscience de tous nos d\u00e9terminants (notre histoire individuelle en butte avec l\u2019histoire collective, la construction de notre identit\u00e9 sexu\u00e9e comme de nos valeurs), cela doit \u00eatre doubl\u00e9 d\u2019un immense respect\u00a0: le respect de l\u2019\u00e9ventuelle \u00e9nonciation publique de ces d\u00e9terminants, aussi bien que de leur non \u00e9nonciation \u2013 le respect du secret intime de chaque individu en devenir, qui constituera une composante essentielle de cette identit\u00e9 authentique et unique, \u00e0 laquelle Hannah Arendt accordait une telle priorit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--fin texte --><\/p>\n<hr align=\"left\" width=\"33%\" \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--debut auteur --><\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><span class=\"txt-j\"><a name=\"auteur\"><\/a><\/span>Auteur<\/h3>\n<p><span class=\"txt-j\"> <b>Mich\u00e8le Fourton<\/b>, conseill\u00e8re d\u2019orientation-psychologue, d\u00e9tient une Licence et une ma\u00eetrise en philosophie et a enseign\u00e9 la philosophie. De plus, elle a r\u00e9alis\u00e9 des \u00e9tudes de troisi\u00e8me cycle en s\u00e9miologie (sujet sur le th\u00e9\u00e2tre populaire) et en philosophie (sur l\u2019orientation des jeunes filles). Elle est membre de l\u2019Association de la cause Freudienne, affili\u00e9e \u00e0 l\u2019Association mondiale de Psychanalyse. <\/span><\/p>\n<p><!--debut notes --><\/p>\n<h3 class=\"s-titre\"><a name=\"notes\"><\/a>Notes<\/h3>\n<blockquote>\n<ol>\n<li class=\"txt-nj\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. <i>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem\u00a0: rapport sur la banalit\u00e9 du mal<\/i> (1963) Paris Gallimard 1966<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-nj\"><span style=\"font-size: small;\">Scholem G. Lettre ouverte 1963<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">lettre de H.Arendt \u00e0 K.Blumenfeld<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">Lazare B.<i> Le fumier de Job<\/i> (Rieder 1928) Paris Circ\u00e9 1990<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">Ricoeur P. <i>Pr\u00e9face <\/i>au texte de G. Even-Granboulan <i>Une femme de pens\u00e9e\u00a0: Hannah Arend<\/i> Paris Anthropos-Economica 1990<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. <i>Les origines du totalitarisme<\/i> (1951) tome1 <i>Sur l\u2019antis\u00e9mitisme<\/i> Paris Le Seuil 1984\u00a0; tome2 <i>L\u2019imp\u00e9rialisme<\/i> Paris Fayard 1982\u00a0; tome 3 <i>Le syst\u00e8me totalitaire<\/i> Paris Le Seuil 1972<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. Entretien t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 avec Gunther Gauss du 28\/X\/1964 publi\u00e9 sous le titre \u00ab\u00a0Seule demeure la langue maternelle\u00a0\u00bb in <i>La tradition cach\u00e9e, le Juif comme paria<\/i> Paris Bourgois 1987<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. <i>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem (op. cit\u00e9)<\/i><br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. <i>Condition de l\u2019homme moderne<\/i> 1958 Paris Calmann-Levy 1983<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">Des biographies existent pourtant. La plus compl\u00e8te est celle d\u2019Elisabeth Young-Bruehl\u00a0:<i> Hannah Arendt<\/i> Paris Anthropos 1985<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\"><i>Le concept d\u2019amour chez Saint Augustin<\/i> (1929) Paris Tierce 1991<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.<i> Rahel Varnhagen. La vie d\u2019une femme Juive \u00e0 l\u2019\u00e9poque du romantisme<\/i> (1958) Paris Tierce 1986<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.<i> Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem (op. cit\u00e9<\/i>)<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.<i> La vie de l\u2019esprit<\/i> (\u00e9dit\u00e9 \u00e0 titre posthume en 1978) tome 1<i> La Pens\u00e9e<\/i> Paris P.U.F. 1981\u00a0; tome2 <i>Le Vouloir<\/i> Paris P.U.F. 1983\u00a0; tome 3 <i>Juger <\/i>Pas de traduction fran\u00e7aise \u00e0 ce jour<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.\u00a0 \u00ab\u00a0 Nous autres r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb 1943 in <i>La tradition cach\u00e9e(op. cit\u00e9)<br \/>\n<\/i> <\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.<i> Eichmann \u00e0 J\u00e9rusamem (op. cit\u00e9<\/i>)<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. \u00ab\u00a0 Les Juifs dans le monde entier\u00a0\u00bb (1943) A propos du livre de S. Zweig (<i>The World of Yesterday\u00a0: an Autobiography) <\/i> in<i> La tradition cach\u00e9e (op. cit\u00e9)<br \/>\n<\/i> <\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. \u00ab\u00a0Entretien avec G.Gauss\u00a0\u00bb<i> ibidem<\/i><br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. \u00ab\u00a0Les Juifs d\u2019exception\u00a0\u00bb (1946) <i>ibidem<br \/>\n<\/i> <\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.<i> Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem (op. cit\u00e9)<\/i><br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">Dejours C.<i> Souffrance en France\u00a0: la banalisation de l\u2019injustice sociale<\/i> Paris Le Seuil 1998<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.<i> Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem (op. cit\u00e9)<br \/>\n<\/i> <\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. <i>La vie de l\u2019esprit<\/i> tome 1\u00a0: <i>La Pens\u00e9e (op. cit\u00e9)<\/i><br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.<i> Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem (op. cit\u00e9)<\/i><br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. <i>Condition de l\u2019homme moderne (op. cit\u00e9)<\/i><br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">Ricoeur P.<i> Pr\u00e9face au texte de G. Even Granboulan (op.cit\u00e9)<br \/>\n<\/i> <\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.Arendt parle toujours de \u00ab\u00a0qui\u00a0\u00bb ou de quelqu\u2019un\u00a0\u00bb, elle n\u2019emploie jamais le terme de \u00ab\u00a0sujet\u00a0\u00bb (terme strictement philosophique et qui sera tr\u00e8s employ\u00e9 par la psychanalyse). La notion \u00e0 laquelle elle se r\u00e9f\u00e8re est plus proche de la \u00ab\u00a0persona\u00a0\u00bb ou personnage public d\u00e9finie par son r\u00f4le social. Cf F. Collin <i>L\u2019homme est-il devenu superflu <\/i>Paris O.Jacob 1999<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.\u00a0 \u00ab\u00a0 La crise de l\u2019\u00e9ducation\u00a0\u00bb (1961) in <i>La crise de la culture<\/i> Paris Gallimard 1972<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A.\u00ab\u00a0Nous autres r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb (1943) in<i> La tradition cach\u00e9e (op. cit\u00e9<\/i>)<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">H.A. \u00ab\u00a0Rosa Luxemburg\u00a0\u00bb (1966) in <i>Vies politiques<\/i> Paris Gallimard 1974<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">Hans Jonas (philosophe et historien de la religion) cit\u00e9 par S. Courtine-Denamy <i>Hannah Arendt<\/i> Paris Les dossiers Belfond 1994<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li class=\"txt-j\"><span style=\"font-size: small;\">Cf Dumora B. \u00ab\u00a0L\u2019adolescent et l\u2019incertitude de l\u2019orientation\u00a0\u00bb Conf\u00e9rence prononc\u00e9e \u00e0 Toulouse en Septembre 1999 lors des <i>Journ\u00e9es d\u2019\u00e9tude<\/i> de l\u2019A.C.O.P.F., publi\u00e9e dans <i>Questions d\u2019orientation<\/i> n\u00b04 D\u00e9cembre 1999<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mich\u00e8le Fourton Auteur Contenu Introduction Hannah Arendt\u00a0: une femme juive Une vie immerg\u00e9e dans l\u2019histoire Une pens\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9coute du r\u00e9el L\u2019 \u00ab\u00a0Affaire Eichmann\u00a0\u00bb Fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e &#8230; Et&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[79],"tags":[],"class_list":["post-6060","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-volume-8-numero-4-2002"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6060","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6060"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6060\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6064,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6060\/revisions\/6064"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6060"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6060"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.carrierologie.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6060"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}